En ce moment j'ai deux boulots différents, chacun à temps plein, et je passe donc un temps non négligeable dans les transports en commun. Généralement, j'y approfondis ma connaissance de la promiscuité et des odeurs corporelles en me frottant bien involontairement à dix personnes à la fois pendant quarante minutes. Mais parfois, miracle du hasard, j'ai assez de place pour faire des mouvements avec mes doigts, et je peux lire des livres.
   Et ces derniers jours, j'en ai lu un qui m'a buté la tête et qui s'appelle "Love is a mix tape: life and loss, one song at a time".

103604913   L'auteur de cette bombe littéraire s'appelle Rob Sheffield. Il est journaliste musical, et bosse entre autres pour MTV et le magazine Rolling Stone. Oui, je ne fais là que recopier la bio en début de bouquin.
   Dans "Love is a mix tape", Rob nous raconte une partie bien réelle de sa vie, à savoir les quelques années qu'il a passé avec une fille qui s'appelait Renée. Rob et Renée s'aimaient, se sont mariés alors qu'il n'avait que 25 ans, et ont vécu absolument heureux tout le temps qu'a duré leur mariage. Ils écoutaient des disques de rock, allaient à des concerts, se bourraient la gueule, faisaient des blagues sur la mort de Cobain, et ont représenté le fantasme parfait du concept de "couple" à la sauce punk.
   Et puis un jour, sans prévenir, Renée est morte, d'une embolie pulmonaire que rien ne pouvait laisser prévoir.

   J'ai chialé deux fois en lisant ce livre. Pas à grosses larmes, ça va, je me suis pas affiché sur la ligne 13 du métro, mais disons que j'ai au moins dû me frotter les yeux. Je ne peux pas vous recopier les passages qui ont provoqué ça, parce qu'ils n'existent pas. Ce n'est pas livre avec des "passages fulgurants", c'est un livre fulgurant du début à la fin, sans moments de grâces ni affaiblissements. La mort de Renée, si elle est annoncée dès les premières pages, n'arrive vraiment que vers le milieu du roman. La suite, c'est le deuil, les nuits passées à fumer et boire en espérant s'endormir, les écouteurs sur les oreilles pour faire tourner des mixtapes de plus en plus douloureuses à écouter, à cause des souvenirs contenus dans les chansons.
   Et ce deuil, cette deuxième partie, si elle est si douloureuse à lire, c'est parce que la première partie, elle, nous a parlé d'un amour véritable, rare, précieux et heureux. Ces deux personnes méritaient d'être ensemble, longtemps, toujours. Ca n'a pas été le cas.

   Sheffield, dont c'est le premier roman, ne fait jamais sa pute, n'essaie jamais de jouer à l'écrivain. Il raconte son histoire, il se rappelle, il couche sur le papier ce qui a dû hanter en partie ou en intégralité toutes ses nuits depuis des années. Les mots sont simples, les émotions compliquées.
   J'ai failli écrire "ça parle d'un type qui a été heureux et qui a peur de ne plus l'être", mais non, ça ne parle pas de ça. Ca parle d'un type dont l'amoureuse est morte. C'est plus simple et plus profond.
   En filigrane, les années 90 sont revisitées, et avec elles tout un pan de la musique américaine. L'amour de Rob et Renée pour le rock est tellement fort que Sheffield ne se donne jamais la peine de le justifier. La musique soutient la vie, point, c'est comme ça. Si t'adhères à l'idée, et c'est mon cas, très bien. Si ce n'est pas ton cas, alors tant pis, t'as qu'à aller te faire foutre. Ce livre n'a rien à voir avec "High Fidelity". On n'y fantasme pas, on ne met aucune couche de vernis sur ce qu'est l'amour de la musique et son utilité. Les chansons sont des souvenirs, réels ou imaginaires, et ce sont elles qui parviennent à sortir Rob du désespoir, ou qui l'y font replonger sans pitié, suivant la tracklist de la cassette en train de tourner.

   Bon, voilà, quoi. Grand livre. Rien d'autre à ajouter.

robnrenee

P.S : ah ouais, si vous le voulez en français, il s'appelle "Bande originale". En tout cas vous pouvez l'acheter là.