Il faut que je me dépêche d'écrire ce texte, parce que visiblement, le livre dont il va être ici question n'est déjà pas loin d'être épuisé. Il est donc important que je fasse au plus vite comprendre qu'il est de la première importance que vous en fassiez l'achat, et surtout la lecture. Ca rendra votre vie moins terne, juré.

bookuusanew   Ce livre, c'est "Continental Divide - le carnet de route", de l'amigo Nasty Samy.
   Samy, j'ai déjà parlé de lui plusieurs fois. C'est un mec qui habite Morteau, capitale de la saucisse, et qui a vraiment beaucoup de tatouages. Il joue de la guitare dans le fantastique groupe Teenage Renegade, dans The Black Zombies Procession, et a fait partie de Second Rate, l'un des groupes français les plus connus de la première vague emo. C'est aussi l'auteur, une fois par an à peu près, d'un très épais zine, nommé fort à-propos "megazine", dans lequel il parle généralement de disques de rock, de films d'horreur et de sa vie de musicien hyperactif.
   Depuis maintenant quelques années, c'est une lecture que je retrouve avec un plaisir régulier et jamais démenti. J'en ai déjà parlé ici, mais voilà, en lisant les textes de Samy, j'ai à chaque fois cette impression de serrer la main à un semblable, à un mec qui nage dans les mêmes eaux mentales que moi, qui fréquente les mêmes rivages et qui porte sur eux un regard à peu près similaire au mien. Je vois en Samy un allié.

   C'est donc avec un enthousiasme sincère que j'attendais ce nouveau megazine, sur lequel il travaillait depuis un bon moment déjà. La formule était annoncée comme un peu différente de d'habitude. Les précédents volumes (presque tous épuisés, désormais) faisaient office de résumé de l'année écoulée, sans ordre, thème ou narration particulière. Les chroniques de disques y côtoyaient celles de films, avec de temps en temps des interviews de potes ou de groupes, et le tout était mis en page dans un joyeux désordre qui correspondait pas mal au contenu, globalement foutraque.
   Cette fois, non. Pour ce cinquième megazine (qui n'en est d'ailleurs pas officiellement un, le mot n'apparaît nulle part sur la couverture), Samy nous raconte un moment assez particulier de sa vie. Un voyage de six mois sur les routes américaines, en compagnie de sa femme Erin (chanteuse du suscité groupe Teenage Renegade). Un voyage sans plan bien précis, une confrontation longue durée avec un imaginaire forgé aux films de John Hughes et aux romans de Stephen King. Un voyage qui fait suite à l'incendie de l'appartement de Samy, qui a vu partir en flammes bien littérales toute sa collection de disques, de comics, de films et de souvenirs, lui laissant un temple personnel à reconstruire et un passé à bien cristaliser dans sa tête pour ne pas qu'il disparaisse complètement.

   Ce voyage a donc plusieurs aspects, avant même de commencer. Celui d'être simplement un kiffe, une parenthèse de six mois pendant laquelle Samy va plonger dans une culture qui le fascine depuis des années. Celui, aussi, d'être l'occasion pour Teenage Renegade d'enregistrer leur second album, dans plusieurs studios trouvés le long de la route. Celui, pour Erin, de revoir sa famille. Celui, pour Samy, de se refaire une collection de disques.

   Le carnet de route raconte tout ça, sur près de 200 pages. Ici et là le récit s'entrecoupe d'interviews (toutes tournées sur la culture américaine, généralement analysée à travers le regard de Français) et de critiques de films. Cependant, les critiques de disques, elles, font partie intégrante du récit principal, du carnet de route. Nombreuses, incessantes, il y en a une pour chaque disque que Samy s'achète sur la route. Et le bougre en achète un bon paquet. Elles sont souvent l'occasion d'évoquer un souvenir, un aspect de sa vie, un moment passé ou un instant précis du voyage.
   Voyage qui nous emmène aux quatre coins des Etats-Unis, sous des climats tantôt pluvieux tantôt caniculaires, chez des potes, chez la très pittoresque famille d'Erin ou dans des môtels plus ou moins miteux. Une bonne partie des cinquante états est visité, pas toujours avec le même plaisir, mais avec une passion et un appétit constant.

   Bon, maintenant que vous savez de quoi ça parle, je vais être clair : ce livre est mortel. Samy n'a jamais aussi bien écrit qu'ici. On sent bien que le voyage dure six mois, et le nombre d'états d'esprits différents qui sont explorés dans ces pages est incalculable. On roule avec Erin et lui, on dort dans les mêmes hôtels, et lorsqu'ils quittent un endroit ou arrivent dans un autre on est heureux ou tristes avec eux. Les nombreuses photos qui illustrent le voyage sont parfaites malgré la mise en page noir & blanc, et on a parfois l'impression de sentir jusqu'aux odeurs de ce qu'ils vivent.
   Et puis, c'est peut-être juste moi, mais j'ai l'impression que Samy s'est davantage livré ici qu'il ne l'a jamais fait auparavant, dans ses précédents zines ou sur ses blogs. Déjà, il prend à plusieurs reprises le taureau du sujet politique par les cornes, chose qu'il ne faisait qu'avec des pincettes jusqu'ici. Mais surtout, alors qu'il s'est forgé une réputation de mec qui va toujours de l'avant et ne montre jamais de signe de faiblesse, il ose ici lever un peu le voile sur ses troubles personnels, sur des souvenirs pas toujours joyeux. Ca ne dure jamais longtemps, comme s'il s'en rendait compte lui-même et se dépêchait de revenir dans une zone plus confortable. Mais ça nous offre quand même des passages aussi touchants que celui-ci, écrit  sous couvert d'être une critique de l'album "Boogy Depot", de Jerry Cantrell :

arton714"Quelques images me remontent le long de la trachée, je me rappelle être assis dans la bagnole d'un pote (qu'il vient d'acheter avec son salaire de frontalier, il bosse en Suisse depuis quelques mois). Il conduit et je suis installé à la place du mort, cet album tourne dans son poste, il neige à fond... C'est le morceau "My song" qui est expulsé des einceintes, certainement le meilleur truc qu'il ait écrit de sa carrière... On se fait chier dans notre bled, tellement rien à foutre, tellement englués dans l'ennui qu'on décide de monter dans un village voisin pour échouer dans une boîte de nuit de campagne profonde... Je me rappelle très bien de cette soirée, j'ai l'impression de la regarder  juché sur un toit, comme un spectre à l'affût d'instants envolés à tout jamais. Perturbant et destabilisant.
   Dans cette caisse, donc, j'ai comme un noeud dans le ventre, on ne parle pas, la voiture fonce dans la nuit, les flocons s'écrasent contre le pare-brise, j'ai le regard perdu dans la campagne environnante, des champs à perte de vue, quelques fermes, une route sinueuse recouverte d'un blanc manteau. Aucun mot échangé, rien à dire, juste la zique à fond, on sait qu'on va dans cette boîte de merde pour éviter de penser à cette fin de semaine cafardeuse... Je réalise à cet instant que tout est fini, notre délire a tourné en eau de boudin, notre adolescence est belle et bien baisée, on est passé de l'autre côté, les jobs, les apparts, les factures, les petites amies officielles ont remplacé les nanas pétillantes et aussi barges que nous, etc. La vraie vie nous a mis le grappin dessus, et elle s'accroche la salope... Ca nous saute seulement à la gueule, faut dire, qu'on ne s'est pas beaucoup préparés, le réveil est difficile, je viens seulement de réaliser qu'on se fait chier comme des rats morts et que le reste de notre vie sera probablement dans le même ton. Chercher à s'occuper vainement pour tromper l'ennui d'une vie en monochrome... J'ai 20 ans au compteur et je fais déjà les frais d'une nostalgie asphyxiante. A cet instant, je ne sais pas encore que c'est la dernière soirée que je passe dans mon bled natal. J'y reviendrai, bien sûr, mais jamais pour revoir mes potes et pour zoner le soir. Je suis déjà installé à Besançon depuis trois ans, pendant la semaine (à la fac puis à l'armée, en civil). A partir de ce jour-là, j'y resterai également les week-ends. Fin d'une époque. On ferme le bouquin et on le range sur l'étagère la plus haute de la bibliothèque, celle qu'on atteint seulement avec un escabeau...
   C'est exactement à ça que je pense quand je tiens le disque de Jerry Cantrell, je me revois assis dans cette caisse, avec le moral en miettes et les idées grisâtres, quoique très claires. Là, douze ans plus tard, je suis immobile dans une boutique de Seattle, écrabouillé par les souvenirs. Le pouvoir de la musique est vertigineux, règle numéro uno, ne jamais l'oublier."

   Vas-y. Y'a pas grand-chose à ajouter, après ça. Si ça ne vous a pas touché, alors laissez tomber, ok ?
   Peut-être que c'est juste parce que moi aussi j'ai une relation particulière avec les Etats-Unis, j'en sais rien, mais ouais, ce livre m'a ému. Point.
   Dernier truc : il y a dans ce livre une page de moi, et j'ai l'immense honneur d'être cité en exergue, coincé entre Henry Rollins et Raymond Carver. De fait, l'esprit même pas mal-intentionné pourrait voir dans cette critique dithyrambique la preuve d'un copinage. Peu m'importe. Je sais quels artistes j'aime, et je sais que vouloir les connaître, leur parler, ne me semble pas quelque chose de déshonorant. Je suis fatigué du monde, du quotidien, des gens que j'y rencontre le plus souvent. J'aime les occasions que je me trouve de discuter avec des mecs et des filles dont j'aime l'univers et le travail. C'est le cas de Samy. J'avais envie de le dire une nouvelle fois. Je l'ai fait.
   Maintenant allez acheter "Continental Divide" tant qu'il en reste.

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La plus grand fierté de ma "carrière littéraire".