Je sais, ce titre fait preuve d'une paresse sans précédent sur ce blog, sinon de très haute tenue stylistique. Vos gueules.
   Bon, ces derniers temps j'ai plus trop parlé de bd ici, pour la simplissime et excellente raison que je suis, depuis quelques mois, pigiste pour un site spécialisé dans la bande dessinée. De fait, les bds, bah quand il y a quelque chose à en dire, je garde plutôt ça pour "le boulot".
   Sauf que là, cette semaine, deux bons missiles me sont tombés sur la gueule. Des missiles bédéïstiques (ouais, je crois que ça existe, comme mot ; et ouais, c'est moche) comme je n'en avais pas pris depuis... Bah depuis les précédents ouvrages de leurs auteurs, en fait.
   Le premier de ces missiles, c'est le manga "Bonne nuit Punpun", d'Inio Asano, dont il sera peut-être bientôt question.
   Et le second, c'est la bd "50 francs pour tout", de Davy Mourier, dont il va être question tout de suite.


50-francs-pour-tout-bd-volume-1-simple-34174   J'avais parlé du précédent album de Davy Mourier il y a pas loin d'un an. Ca s'appelait "41 euros pour une poignée de psychotropes", et j'en avais pensé le plus grand bien. Et puisque j'ai mis un putain de rétrolien dans ma phrase précédente, je vais m'abstenir de vous refaire la bio de l'auteur.
   Enfin, je vais m'abstenir à moitié, parce que c'est pas possible de parler de "50 francs pour tout" sans parler de lui.
   En fait, je l'avais déjà dit, mais le mec est à la fois comédien, animateur télé, scénariste et auteur de bandes-dessinées. Et tout ça c'est cool (surtout Nerdz, s'il en reste parmis vous qui n'ont pas vu cette série, qu'ils se sortent les doigts du cul et ne reviennent finir cet article que lorsque ce sera fait) sérieux. Mais à la lecture de "50 france pour tout", et même auparavant de "41 euros...", j'ai le plus grand mal à croire que ses bandes-dessinées ne soient pas le truc central de sa vie artistique, et le reste juste des satellites qui tournent autour quand il s'emmerde entre deux albums.

   "41 euros..." était un objet bizarre, qui ressemblait à un cahier à spirale contenant le journal de Davy Mourier. Faite de collages, de dessins, de photos découpées ou de courts textes écrits à la main, la mise en page était sublime, et donnait l'impression de tenir un véritable journal intime dans ses mains. L'album revenait à la fois sur l'enfance de Davy et la nostalgie qui y était liée, et sur une rupture amoureuse qui l'avait poussé à aller voir un psy.

   "50 francs pour tout" en est pour ainsi dire la suite, le volume annuel du journal intime ainsi débuté. Il poursuit deux des fils de "41 euros...", en continuant à parler des visites chez le psy, et en racontant ce qui est peut-être bien la conclusion de l'histoire liant Davy Mourier et "Elle", cette fille qui l'a quitté. Et il fait passer la portion "nostalgie et auto-analyse" de l'histoire de l'enfance à l'adolescence : Davy a des boutons, Davy se branle, Davy entend parler d'une pute qui "fait tout pour 50 francs".

   En fait, dit comme ça, on pourrait croire que j'ai résumé un film français traitant du mal-être des trentenaires parisiens. Sauf que c'est là que se pose la profondeur de l'album, sa justesse. Si le thème "résumable" est banal, voire chiant, le traitement qui en est fait élève le truc à un tout autre rang.
   Parce que Davy ne parle que de lui-même. Il n'y a aucune prétention mal placée à faire de son histoire une métaphore mes couilles de l'état actuel de telle ou telle frange de la société. Si c'est néanmoins le cas, tant mieux, sinon, ça ne semble pas tellement être son problème.
   Cette histoire est véritablement celle de son auteur. Bon, certes, on m'objectera que je ne vis pas avec lui et que je ne peux pas être sûr. Ok. Alors disons que cette histoire est présentée comme étant véritablement celle de son auteur. Peu importe. Ce qui compte, c'est que cet album ne se dit jamais "fiction", et rappelle en permanence, ne serait-ce que par sa forme, par ces spirales de cahier sur le côté des pages, son rôle de journal intime. Davy ne vient pas "raconter une histoire", il n'essaie pas de créer "une oeuvre importante". L'exercice de "50 francs pour tout" est plutôt une catharsis, un truc impudique, certes publié et vendu, mais de manière très différenciée (ne serait-ce, encore une fois, que par son format ou cette éternelle spirale, totale bonne idée) des bandes dessinées classiques avec leurs couvertures rigides toutes à la même taille.
   D'ailleurs, au sujet du côté "histoire vraie" du truc, je ne sais pas si c'est du courage ou du bastard move de la part de Mourier, mais putain, certaines personnes ("Elle" en particulier) doivent avoir eu du mal à lire cette bd sans s'être senties un peu déshabillées en public. La démarche, assez violente, ne passe en fait que parce que Davy raconte également des trucs assez peu nobles sur sa propre personne.

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   Et puis, voilà, dans ces pages le mec, dessinateur, auteur, est juste excellent. Question dessin, son trait est de plus en plus personnel, et niveau forme, je l'ai déjà dit, que ce soit pour "41 euros..." ou pour "50 francs...", c'est la grosse fête à la bite tellement c'est beau et original. Ca passe de quelques cases noires et blanches esquissées dans un coin de page à un dessin couleurs qui prend toute la page suivante à un poème sans illustration à un gros délire sur le lettrage à un passage dessins blancs sur pages noires...
   En fait, la seule vraie réserve que j'ai sur l'album, ce sont les quelques dizaines de strips qu'il contient (en moins grand nombre que dans "41 euros...", j'ai l'impression), ces gags de trois cases se déroulant toujours sur le canapé de son psy. L'essentiel de l'album n'est pas là, mais il y a quand même quelque chose comme quinze-vingt pages (ouuuh, le mec il écrit sa critique il a pas l'album avec lui) qui y sont consacrées. C'est pas tout pourri, certains gags sont même drôles, mais c'est tellement "normal" que ça pourrait aisément disparaître de l'objet sans du tout en amoindrir sa qualité. En fait, ça donne l'impression d'une petite survivance de classicisme, histoire de vraiment justifier la présence du livre au rayon "bds" des librairies.

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   Niveau écriture, Mourier évoque le souvenir de démons adolescents ordinaires (l'envie de baiser, la frousse de draguer, se sentir moche, se sentir seul...) et donc touchants, et le fait avec un talent discret. C'est drôle, triste à s'en foutre en position foetale dans un coin du lit, et surtout c'est quasiment toujours juste. On a l'impression que le truc nous parle à nous, de pote à pote, sans chercher à formuler son discours pendant des heures ou à théoriser dessus.

   C'est un truc qui m'a toujours importé dans ce que je lis/écoute/vois. Il faut que je me sente "ami" avec le truc en question. Qu'il m'évoque des trucs familiers, qu'il rentre pile dans l'un des vides qui restent à combler dans les murs de mon sanctuaire intérieur. Et c'est de plus en plus prononcé. Je n'en ai plus grand chose à foutre de la respectabilité de tel ou tel groupe (d'ailleurs, rien à battre, je kiffe bien Fit For Rivals, en ce moment), ni de l'origine de telle ou telle série. Et même, grand progrès pour moi (et potentiel mauvais signe pour ce blog), j'en ai de moins en moins quelque chose à foutre de convertir le monde entier à mes goûts. Je veux juste avoir les oeuvres que j'aime autour de moi, prêtes à me parler quand j'aurais envie de les écouter.
   Et "50 francs pour tout" m'a fait cet effet-là.
   A vous de décider de voir ou non si ça vous fait le même effet.
   Non, en fait, "à vous" rien du tout. Allez acheter ce putain de livre. Votre fric sera mieux dépensé que ce que vous aviez en tête. C'était probablement une inscription à un site de cul, de toute façon.