Je ne vais pas vous la faire en diagonale bas-gauche, le texte qui va suivre est principalement dédié à deux personnes bien précises. Un couple d'amis que j'ai réussi à convertir à des trucs comme The Summer Set ou Buffy, malgré des résistances de départ qui confinaient à l'opposition guerrière.
   Mais je suis une espèce de gourou, ou de demi-dieu, je ne sais pas exactement, et j'ai toujours réussi à l'emporter à la fin, et à les convaincre du bien-fondé de mes déclarations, même lorsqu'elles étaient faites sous l'emprise de l'alcool ou d'un enthousiasme juvénile qui me fait qualifier de "meilleur disque de ma vie" la moitié des albums que j'écoute.
   Cependant, ces derniers temps, je peine à les mettre à un truc qui me passionne et m'obsède secrètement depuis à peu près un an. J'essaie, j'essaie, à chaque fois qu'on se voit, mais ils font les gamins et résistent.
   Tant pis, vous ne me laissez pas d'autres choix que d'utiliser cette sacro-sainte page pour étayer mon propos.
   La version courte en est : "Skins est probablement la meilleure série actuellement diffusée".
   Stefania, Romain : spéciale dédicace.


   Bon, j'imagine que la plupart de mes innombrables lecteurs sont déjà au courant, mais Skins est une série anglaise, créée par Bryan Elsley et Jamie Brittain, qui raconte le quotidien de lycéens dans la ville de Bristol. Ce pourquoi j'imagine que quasiment tout le monde connaît déjà, c'est parce que lors de son apparition tout le monde a bien insisté sur le fait que dans Skins, les ados fumaient des joints, sniffaient de la coke, et couchaient les uns avec les autres à un rythme au moins tri-journalier.
   Je ne peux pas dire que ce soit faux. Ouais, les persos se droguent, baisent, et la série se fait un malin plaisir de le montrer. Dit comme ça, je suis d'accord, ça sent la putain de prostitution télévisuelle bien calibrée pour faire fantasmer les ados occidentaux sur une version caricaturale et clipesque d'eux-mêmes. En plus, si tu rajoutes à ça l'engouement autour de ces conneries de Skins Party (la grosse flemme d'expliquer ce contresens de la vie, va lire cet article si ça t'intéresse), je comprends la position de mes suscités amis, y'a toutes les raisons objectives du monde pour ne pas vouloir participer à cet énième foutage de gueule télévisuel.

   Sauf que ce dont on a beaucoup moins parlé au sujet de cette série est bien plus intéressant à savoir.
   Déjà, que toute cette histoire de sexe et de drogue chez les lycéens n'est pour ainsi dire jamais au centre du scénario de la série. C'en est un élément parmis d'autres, une dimension certes "marquante" mais absolument pas déterminante.
   Parce que l'objectif assez clairement affiché de la série, c'est d'être honnête. Pas documentaire, pas exactement réaliste, mais honnête. Il y est question du quotidien des adolescents d'aujourd'hui, et, ouais, les adolescents d'aujourd'hui prennent de la drogue et baisent. Fin de l'histoire. La drogue n'est jamais au centre des débats, le sexe pas plus, et aucun jugement moral ne vient s'inscruster dans la série à leur sujet.

   Ce qui fait, à mon sens, de Skins un truc vraiment à part parmis toutes les séries qui ont été faites sur des ados, c'est son angle. Il n'y a ici aucune analyse, aucun jugement. Peut-être même pas vraiment de propos. Juste des personnages qu'on voit vivre pendant leurs années de lycée, qu'on voit explorer leur ville, leurs émotions et leurs relations entre eux. En fait, généralement, les oeuvres sur l'adolescence s'y intéressent à partir d'un point de vue d'adulte. On y essaie de nous faire comprendre des trucs, on analyse, on schématise, on dresse une sociologie de l'adolescent.
   Même des oeuvres que j'aime à en crever, genre Buffy ou The Breakfast Club, font ça. Pas Skins.
   Skins parle de l'adolescence telle qu'elle est, et pas telle qu'elle est généralement représentée. D'habitude, dans un teen-movie, on voit d'abord "le footballeur", "le nerd", "la salope"... Des archétypes reconnaissables à cinquante mètres pour n'importe quel membre de ma génération. Ensuite, si le film est bon, on peut gratter ce vernis et découvrir des vrais personnages, avec des émotions et de la profondeur. Des humains. Dans Skins, c'est le contraire qui se passe. On voit d'abord des humains, compliqués et impossible à résumer par un seul mot aussi définitif que "le punk" ou "la bêcheuse". Ensuite seulement on s'aperçoit que dans une autre série, plus classique, ça aurait bien été sous ces étiquettes qu'aurait été introduit tel ou tel personnage.
   Et puis le fait que ça se passe dans une banlieue anglaise rend les errances des personnages beaucoup plus proches des nôtres que ce qu'on a l'habitude de voir dans les teens américains.
   Je me suis mis à cette série sur le tard, longtemps après le buzz outré qui avait eu lieu autour de son lancement début 2007. Je ne sais pas pourquoi, probablement l'envie de montrer que je n'étais pas un mouton. Mais en vrai personne ne me regardait, de toute façon. Quand je l'ai compris j'ai lancé le premier épisode, et je ne l'ai jamais regretté. Cette série me rend triste et heureux à la fois. Elle a exactement le goût des vingts minutes à pieds qui séparaient la maison de mes parents du lycée. Deux fois par jour pendant trois ans j'ai pris ce chemin. J'y pensais aux filles, aux soirées du samedi, à l'alcool qu'on y boirait. J'y pensais à des envies de suicide, de meurtre, d'ailleurs, d'amour. J'y écoutais mes disques, j'y discutais avec mes meilleurs amis, j'y voyais toute ma ville autour de moi et j'y imaginais un avenir que je n'arrivais pas à discerner.
   Skins fait vivre très près de ses personnages, presque contre leurs peaux. La série offre un regard extrêmement rare sur un moment dramatiquement court de la vie. Le lycée. La fin de l'adolescence. On y vit tout en démultiplié, on est des passionnés, dans le positif comme dans le négatif, on a l'impression de vivre mille épiphanies et mille tragédies par jour. Et puis un jour ça s'arrête. On se met à devenir cynique, à sourire d'un air paternaliste et méprisant dès que quelqu'un fait preuve d'un peu de feu. On devient adulte et aucune marche arrière n'est plus possible.

   C'est sûrement pour ça que toutes les deux saisons, l'intégralité des personnages de la série changent, à la fin de leur année de terminale. Tous tous tous. Seul le lycée reste, et le spectateur passe ainsi de génération d'élèves en génération d'élèves, et la série reste-t-elle avec pour seul véritable héroïne l'adolescence elle-même. Les acteurs ont d'ailleurs tous l'âge de leurs personnages, et les scénaristes de la série ont pour la plupart à peine une vingtaine d'années.

   Au début je voulais finir avec une courte présentation des trois générations, mais je ne sais pas, j'ai peur de trop en dire. Il n'y a généralement pas vraiment de scénario ou de suspense dans Skins, et tout l'intérêt des épisodes est d'être avec les personnages, près d'eux, de partager leur quotidien. Je vous envie d'être sur le point de les rencontrer pour la première fois. Ils vont vous faire chialer, ces enfoirés.
   Par contre, pas de lien pour mater, cette fois, vu qu'ils ont fermé MegaUpload. Uh uh. Démerdez-vous. Actuellement on en est à la sixième saison (deuxième année de la troisième génération, donc), qui vient juste de redémarrer la semaine dernière.

   Bon, et si vous n'êtes toujours pas convaincus, argument massue : j'ai un clone dans la première génération.

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