Je lis pas mal. Je ne suis pas non plus une machine, mais disons que je me fais un livre par semaine. Cela dit, c'est loin de signifier que ce livre est forcément bon. Et ça ne signifie pas non plus qu'il est forcément défendable.
   Ce que je veux dire, c'est que j'ai tout un tas de lacunes, notamment en littérature française. J'ai lu très peu d'auteurs classiques en dehors de ceux qu'on m'a imposés à l'école, et si parfois je me dis que je vais bientôt rattraper mon retard et m'acheter les intégrales de Flaubert, Hugo et Proust, ce n'est souvent qu'un mensonge ridicule que je perce à jour en achetant plutôt le premier comics venu. Ma bibliothèque abrite quelques généreuses tonnes de bouquins qui n'ont aucune chance d'être un jour étudiés à l'université.
   Parmi mes véritables lectures, celles dont il est difficile de se vanter, il y a eu cette année plusieurs romans d'un mec, français et barbu, qui s'appelle Serge Brussolo. Je ne sais pas exactement pourquoi mais j'avais envie de parler un peu de lui.

1000047490   Comme vous pouvez le voir sur la photo de gauche je n'ai pas menti, Brussolo est vraiment barbu, en plus de posséder une paire de lunettes plutôt très moche. Mais on en conviendra, ce n'est pas là l'essentiel de ce qu'il y a à dire sur lui.
   Déjà, je ne sais pas du tout si, au niveau probabilités, vous êtes ou non censés connaître son nom. En fait, je pense qu'il y a en France plus de gens qui ont déjà lu l'un de ses livres que de gens qui connaissent son nom. Paradoxe d'un auteur ultra-prolifique, dont la centaine de romans est disponible dans toutes les librairies de toutes les gares de France.
   Là où un type comme Stephen King, pourtant lui aussi très productif et "populaire", parvient grâce à sa renommée et son éditeur à faire de chaque nouveau roman un évenement, Brussolo, lui, enchaîne ses quatre ou cinq parutions annuelles avec la régularité d'une horloge, sans jamais vraiment faire parler de lui.
   D'ailleurs, fait finalement rare, il me paraît intéressant de signaler que ses bouquins n'ont que ponctuellement le droit à une édition grand format. La plupart du temps ils paraissent directement au format poche le plus bas de gamme, celui avec des pages en papier recyclé désagréables au toucher, une couverture ornée d'une illustration aussi moche que générique, et dont la tranche, pour une raison qui m'est mystérieuse, est invariablement jaune vif. Je sais que vous voyez de quel genre de livres je parle.
   Brussolo écrit de la littérature "pulp", genre vaguement gênant à la fois pour son auteur et son lecteur. Ce type de littérature, florissant au milieu du vingtième siècle, raconte toujours des histoires d'espions, de femmes peu vêtues, de coups de poings échangés, de détectives privés et de monstres répugnants venus d'étoiles lointaines. Souvent aussi il y avait des nazis. Ce sont des livres courts, qu'on termine en quelques heures, et auxquels on ne repense jamais une fois la dernière page terminée. Du pur divertissement littéraire, qui n'a aucune autre ambition que celle d'accélérer un peu le temps lors de sa lecture.
   Ouais, voilà, c'est ce type de trucs qu'écrit Serge Brussolo. Mais pas vraiment, en fait... Enfin... Je ne sais pas.
   Brussolo n'est pas un écrivain génial. Son écriture n'a pas vraiment de style, et est même parfois médiocre. Ses romans adoptent tous une structure similaire et prévisible (le protagoniste a un but précis connu dès le début du livre, passe la majeure partie du roman à s'entraîner en vue de cet objectif, et tente de le mener à bien dans les derniers chapitres). Ses personnages sont stéréotypés, interchangeables, sans profondeur, de simples outils à faire avancer l'intrigue.
   Et pourtant, j'ai déjà dû lire une vingtaine de ses bouquins, sans même m'en rendre compte, et sans jamais regretter les heures passées dans ses pages. Je l'ai découvert par ma mère, qui commence à avoir une sacrée putain de pile de bouquins de Brussolo. Pile dans laquelle j'ai tapé un jour de désoeuvrement, sans savoir à quoi m'attendre.
   Ouais, la leçon de cette histoire, c'est qu'il m'arrive de lire les mêmes bouquins que ma mère...
   Bon, on s'en fout. Revenons à Brussolo, dit Brubru la Saumure. Ce type raconte en effet des histoires d'action un peu connes et cheap, sauf qu'il ne s'arrête pas là. Il y a toujours, dans ses romans, des éléments chelous, malsains, inquiétants, des propos violents ou des scènes qui mettent vraiment mal à l'aise. On sent que le mec a un cerveau authentiquement noir, et qu'il voit de très vilaines images lorsqu'il s'endort le soir...
   En fait son imaginaire me semble assez unique, dans ce que je connais de la littérature. A la limite, on pourrait le rapprocher du génial Ryu Murakami, pour cette même vision du monde, dégoûtée et cauchemardesque, qu'ont les deux auteurs. Brussolo n'a certes pas la profondeur et le génie stylistique de Murakami, mais son univers mental est à mon avis un cousin pas si éloigné. Il partage avec lui, également, cette façon d'inscrire la plupart de ses histoires dans un monde qui semble être "le nôtre", avant de finalement, par des détails sociaux, culturels, géographiques ou même architecturaux, mettre le lecteur dans une zone grise d'où il ne sait plus s'il lit un roman qui se veut "réaliste" ou "fantastique".
   Ouais, Brussolo n'est pas un "grand auteur", et ça m'étonnerait pas mal que quiconque fasse un jour une thèse sur lui. Mais merde, le mec écrit quatre cinq bouquins par an, avec à chaque fois des gros morceaux d'horreur humaine et de désespoir dégueulasse dedans. Des bouquins qui se trouvent pour un euro chez n'importe quel bouquiniste, qui sentent le papier bas de gamme, et qui se lisent en un après-midi. D'une certaine façon, ce genre de mec, ça se respecte. Et ça se lit, aussi, je pense.
   Quelques suggestions, parmi les titres que j'ai lus, pour aborder son impressionnante bibliographie.

lescavaliersLe labyrinthe de Pharaon / Les prisonnières de Pharaon / Les cavaliers de la pyramide
   Bon, là c'est une série de romans qui se passent dans l'Egypte antique, donc faut kiffer les romans (vaguement) historiques, quand même.
   Mais faut pas trop s'en faire non plus, parce que dedans y'a un mec qui n'a plus de peau du tout depuis qu'il s'est retrouvé piégé dans une tempête de sable qui lui a poncé la peau. Y'a aussi un mec qui s'est fait coupé le nez par un Pharaon jaloux de son don pour les parfums.  Tout un tas de joyeusetés comme ça.
   Ce ne sont pas les plus charismatiques de ses romans que j'ai lus, mais l'action y est menée sans débander, et le cadre pré-christianiste, le désert, la chaleur permanente, le "sens de la vie" bien difficile à trouver pour des gens qui naissent et meurent en restant à chaque seconde sous le contrôle de leur Pharaon, tout ça, c'est plutôt très bien écrit et kiffant à lire.
   Ah, et oui, je n'ai absolument pas résumé l'histoire. Pas grave, vous pourrez lire les quatrièmes de couverture avant d'acheter, je vous y autorise. Sachez juste que s'ils partagent un cadre et même une héroïne pour les deux premiers, ces trois romans peuvent être lus indépendemment.

lamainfroideLa main froide
   Si la chaleur y est encore étouffante, l'histoire se passe cette fois dans le sud des Etats-Unis. On y suit une bande chelou, assez charismatique, de demi-losers qui se sont mis en tête d'enlever un riche banquier et de lui couper la main pour, grâce à ses empreintes digitales, ouvrir le coffre ultra-sécurisé de sa banque. Sauf que le banquier est dépeint, pendant tout le roman, comme un mec super malin, machiavélique, violent, impossible à tromper... Tout comme le chien (super vénère, je ne sais plus si c'est un doberman ou un berger allemand, enfin, un truc sympa, quoi) qui l'accompagne.
   Rapidement, on se range du côté de la bande qui prépare le casse plutôt que de celui du banquier, qui est clairement un putain de Dark Vador. On suit pendant l'essentiel du livre la préparation de leur plan, et on stresse pour de vrai quand ils se lancent enfin dans l'éxécution, vu qu'on sait, et qu'ils savent, de quoi est capable leur cible et son foutu chien. Enorme suspense, et personnages très bien dépeints, des deux côtés de la ligne, pour une fois chez Brussolo.

lechiendeLe chien de minuit
   Contrairement à ce que le titre indique, il n'y a cette fois pas de chien dans le roman.
   "Le chien de minuit" c'est le concierge d'un énorme immeuble de Los Angeles, uniquement habité par des nouveaux riches multi-millionnaires. Autour de ce bâtiment, enclave puant le fric au milieu d'une ville qui se meurt dans la pauvreté (belle illustration, ici, de ce dont je parlais dans mon intro : Brussolo parle de lieux réels, mais en extrapolant, en allant plus loin que la réalité à leur sujet), il y a plusieurs gangs de SDF qui, depuis quelques temps, se partagent les toits des immeubles de la ville. Parce qu'en bas, dans les rues, les milices se multiplient contre eux, et parce que les flics tirent désormais à balles réelles pour les déloger... Alors les clochards ont grimpé, se sont mis à l'abri sur les toits plats de L.A., dont ils ne descendent désormais plus.
   Le roman suit l'un de ces gangs, qui par défi, va tenter de conquérir le toit de l'immeuble du "chien de minuit", déjà responsable des morts "accidentelles" de tous les autres SDF ayant tentés de relever le défi avant eux...
   Ce roman est dans cette liste parce que c'est le dernier Brussolo en date que j'ai lu, mais en en faisant le résumé, je ne suis plus tellement sûr que c'est l'un de ceux que j'ai préférés. En fait, j'en ai tellement lus, et la qualité est tellement inégale entre eux, que j'avais comme critère de ne parler que de ceux dont je me souvenais le mieux. Et il en fait partie. Donc bon... Et puis merde, je vais pas effacer ce que je viens d'écrire, non plus.

lesemmur_sLes emmurés
   J'ai envie de dire qu'il s'agit de son roman le plus connu, mais en fait je ne dirais ça que parce qu'il a récemment été adapté en film, avec Mischa Barton. Je ne sais pas ce que ça vaut, je ne l'ai pas encore vu, mais il est sur ma liste. Si ça vaut le coup d'y revenir ici, je le ferai. Mais je serais vous j'y croierais pas trop d'après ce que j'ai lu à son sujet...
   Ouais, pardon. Donc "Les emmurés", c'est l'histoire d'une journaliste envoyée dans un immeuble chelou (encore un...) pour faire un reportage sur les meurtres mystérieux qui y ont eu lieu. La rumeur veut qu'ils aient été commis par l'architecte, qui vivrait à l'intérieur même des murs du bâtiment, au sein desquels il aurait prévu des espaces vides et des portes secrètes lors de la construction...
   Excellent roman d'angoisse, avec un huit-clos fou furieux dans son dernier tiers, c'est un très bon exemple de ce que fait Brussolo de manière générale : un roman probablement à peine relus, des personnages sans intérêt, mais un rythme toujours au top, et une idée de départ qui se plante sans problème au centre de la cible. Sérieux, ce roman, tu flippes.
  

trajetsitin_rairesTrajets et itinéraires de l'oubli
   Bon, vas-y, un dernier pour la route et après tu te démerdes si t'es motivé.
   Mais celui-là je pouvais pas le laisser de côté, parce que c'est, à mon avis, le seul authentique chef-d'oeuvre que j'ai lu de Brussolo.
   Il s'agit d'une longue nouvelle, d'une centaine de pages, auparavant publiée au sein du recueil "Aussi lourd que le vent". Il s'y raconte l'histoire de Georges, un mec sympa, sans vrais défauts, et donc sans vrai intérêt. C'est sûrement pour ça qu'Elsy (ouais ; comme l'héroïne de Mirinar. T'en fais pas, je rate jamais une occase de faire de la pub), sa femme, l'a un jour quitté sans explications.
   Mais Georges a retrouvé sa trace, qui l'a mené jusqu'à un musée étrange, aux dimensions cyclopéennes, dans lequel il erre depuis des jours, sous couvert de bosser à un inventaire, dans l'espoir de retrouver Elsy. Je ne vais bien sûr pas dire s'il y arrive ou non, mais je peux dire que sur son trajet il va découvrir une immense sale, entièrement plongée dans l'obscurité, à l'intérieur de laquelle vivent des centaines de gens, nus et attachés les uns aux autres depuis des années, leurs muscles désormais figés, durs. Ils se nourrissent passivement des spores que l'humidité de la pièce fait voler autour d'eux, et ils passent cette obscurité silencieuse à méditer, à ne plus vraiment exister. Officiellement, cette pièce est une oeuvre d'art.
   Georges va aussi découvrir la sculpture la plus fine jamais réalisée par l'homme... D'après l'artiste, en tout cas, puisqu'à peine l'a-t-il finie qu'il l'a mise dans un bloc de cire incassable, afin que personne ne la voit jamais. C'est le bloc de cire qui est exposé, avec simplement la promesse qu'en son sein se cache LA sculpture.
   Cette nouvelle, bien plus profonde, méditative, dépressive, que tout ce que j'ai lu d'autre de l'auteur, est un bon petit poing dans la gueule. Je me le suis mangé il y a maintenant plusieurs années, et mes souvenirs en sont encore nets. Je ne sais pas s'il faut voir cette histoire comme une porte d'entrée à Brussolo. Ca risquerait d'être une fausse promesse quant à la qualité générale de son écriture. Mais en tout cas, il faut la lire, cette nouvelle de bâtard. Il le faut vraiment. Ca va vous faire fermer votre gueule pendant quelques heures, trop occupés que vous serez à serrer les mâchoires.