Parfois le désoeuvrement est total. On erre, la bouche entrouverte sur un filet de bave, dans les allées désertes d'internet à 3 heures du matin. On fait des recherches au hasard dans Google, on rebondit de site en site en espérant tomber sur dix secondes de divertissement, n'importe quoi, juste pour ne pas s'auto-lobotomiser d'ennui. Parfois, au cours de ces recherches, on achète des trucs sans réfléchir. Parfois, on se retrouve la semaine suivante avec plusieurs kilos de plomb dans un coin de sa chambre.

gbcv01_card_02__fr   C'était la fin du collège, et puis le début du lycée. Avec trois amis, on jouait à un truc qui s'appelait "Confrontation". Pour ceux à qui ça parle, on peut dire que c'est le Warhammer français. Pour ceux (probablement majoritaires) à qui ça ne parle pas du tout, un peu plus d'explications sont nécessaires. Il s'agissait d'un jeu qu'on qualifiera rapidement "de société", qui consistait dans un premier temps à acheter des figurines en plomb, dans un deuxième temps à les assembler et les peindre, dans un troisième temps à les organiser en une armée efficace, et dans un quatrième temps à faire s'affronter ces armées les unes contre les autres. Mon armée à moi, c'était les gobelins. Des espèces de petits monstres verts et indisciplinés qui se battaient avec des épées rouillées et des massues pourries.
   J'ai déjà parlé ici de ce que "nerd" ou "geek" avait pu vouloir dire avant que la culture dominante s'empare des termes pour en faire la nouvelle mode à suivre. J'avais évoqué les jeux vidéo, les bds, tout ça. Mais là, avec "Confrontation" et tous les jeux du même genre, on passe carrément dans une autre dimension. C'était, et c'est à mon avis toujours, le final stage de la geekerie, le stade ultime où la culture dominante et les gens cools n'iront clairement jamais foutre les pieds. Généralement, l'étape d'après, c'est que tu arrêtes de te raser, que tu te mets à ne plus mettre que des pantalons de pyjama parce que c'est plus facile à enfiler, et que l'idée de rapports sexuels devient une vaste blague au contenu un peu mythologique. Quand t'en es là, t'as clairement baissé les bras.
   Mec, sérieux, faut voir le spectacle : t'es dans une cave, autour d'une table avec deux ou trois potes, entre vous il y a trois cents figurines que vous avez peintes une par une pendant des jours et des jours, le tout dans un décor minutieusement fabriqué brin d'herbe par brin d'herbe par vos mains passionnées de puceaux éternels, et vous prononcez des phrases comme "je place trois dés en attaque avec mon guerrier wolfen", ou "ok, mon troll de combat tente un jet de regénération", ou encore "je mets mon champion assassin en réserve et je tente une charge avec ma cavalerie lourde sur ton unité de maradeurs". Les gens cools savent bien que ça, cette image, elle ne pourra jamais, quels que soient les efforts fournis, être considérée comme hype.

vargr   Déjà quand on avait quinze ans, on passait pour des attardés sociaux à consacrer nos week-ends à ce jeu. Mais imagine que j'ai désormais vingt-sept ans. Et qu'il y a un gros mois, au cours de l'une de ces nuits de désoeuvrement dont je parlais dans l'intro (mon boulot à l'hôtel m'en offre beaucoup), j'ai acheté littéralement une centaine de figurines "Confrontation". Comme ça, sans vraie raison. Je n'en avais pas touché une seule depuis quasiment dix ans. J'avais même, pour ainsi dire, oublié ce pan vaguement honteux de mon histoire. A la fin de mon année de seconde, d'un commun accord tacite avec mes compagnons de jeu, on avait décidé de mettre fin au délire, et de se lancer dans des passes-temps plus constructifs, comme fumer de la drogue après les cours et essayer misérablement de coucher avec des filles. Et puis bon, voilà, j'ai vieilli, j'ai trouvé plein d'autres trucs à faire de ma vie, et "Confrontation" ne m'a pour ainsi dire plus jamais traversé la tête pendant une dizaine d'années. Parce que faut bien comprendre que ce jeu demande du temps dans une quantité démentielle : outre les parties elles-mêmes, qui s'étalent toujours sur un week-end entier, il faut assembler les figurines, les peindre, et surtout perdre des heures et des heures à paufiner sa stratégie et à apprendre par coeur un livre de règles épais comme dix-sept botins téléphoniques (et à peu près aussi divertissant à lire).
   Et en même temps, voilà. Même pendant ces dix ans d'abstinence, à chaque fois que je suis passé devant une boutique dédiée à cette dinguerie, je n'ai jamais pu m'empêcher de regarder les figurines en vitrine et de me souvenir d'à quel point c'était cool de faire s'affronter mes gobelins contre les nains de Loïc, ou de réussir à tuer le champion goule de Romain avec un simple maraudeur avec épée. Je reprennais ensuite ma route et je n'y pensais plus, mais pendant quelques secondes je m'arrêtais et je repensais aux crétins qu'on était, à ces pauvres types avec leurs malettes pleines de figurines que tous les autres élèves du collège regardaient avec un haussement de sourcil circonspect. Je me souviens notamment que Romain, en troisième, traînait déjà avec quelques-uns des "mecs cools" du collège, ceux qui faisaient du skate et portaient des Vans avant que ce soit la mode. Et qu'il avait clairement honte de parler de "Confrontation" devant eux. Ce souvenir m'émeut un peu.

   Ouais, bref. Durant ces dix années où je n'ai pas joué, le jeu à énormement évolué. Les règles ont changé trois fois, et des centaines de nouvelles figurines mortelles sont sorties. Je n'ai pas suivi l'affaire, forcément, j'étais trop occupé par le fait d'avoir une vie sociale. Mais il y a un mois, au hasard, j'ai regardé sur internet ce que devenais ce jeu, comme ça, juste pour passer le temps. Et j'ai découvert que Rackham, le studio qui fabriquait tout ça, a définitivement fermé ses portes il y a à peu près un an, pour cause de faillite. De lien en lien, je suis alors arrivé sur un site de vente qui a récupéré tout le stock du fabricant, et qui le brade à des prix surnaturellement bas aux yeux du gosse que j'ai été et qui achetait le moindre champion gobelin au moins cinquante francs (ouais mon gars, c'était l'époque des francs). Il était tard, il faisait nuit, je me sentais seul. J'ai cliqué partout, plein de fois. Et à l'heure d'aujourd'hui, je suis l'heureux (?) possesseur d'une titanesque armée de gobelins et d'orques, forte de facile 200 figurines.
   Je n'y jouerai clairement plus jamais, mais je confesse que repeindre quelques gobelins a constitué un vrai plaisir de ces dernières semaines. Bah. Après tout, la personne qui vout parle est quand même l'auteur d'un roman de fantasy.
   Je ne sais plus où j'en suis, je suis complètement paumé, là.

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Ci-gît la possibilité d'une vie sexuelle.