La plupart des disques dont je parle ici, je les aime bien. Je les écoute pour de vrai, je connais certaines de leurs paroles, je peux en parler. Mais ils ne me tuent pas sur place. Ils servent de bande-son à mon quotidien, et c'est déjà un chouette rôle à jouer dans la vie de quelqu'un, j'imagine. C'est comme ça pour la plupart des disques de la plupart des gens. J'imagine, là aussi.
   Et puis de temps en temps un disque se montre assez en connexion avec vous pour ranimer la vieille flamme, celle qui vous tient éveillé la nuit, qui vout fait recopier toutes ses paroles à droite à gauche, qui vous dit qu'à un moment où à un autre, les choses iront mieux. Pour moi le dernier en date était "The '59 Sound", de The Gaslight Anthem, il y a trois ans. Ce disque est toujours en en-tête de ce blog.
   Et depuis une semaine, un nouvel album me fait le même effet. Il s'appelle "Suburbia: I've given you all and now i'm nothing", et le groupe s'appelle The Wonder Years.

207058_10150559464625195_117482660194_18606458_4896719_n   En vérité, je ne pense pas que ce soit un grand disque. Un excellent disque de pop-punk ? Sûr. Un disque historique ? Bien moins sûr. Mais ça n'a jamais été ça qui forge les "disques favoris". Ca forge les "meilleurs disques de tous les temps", peut-être. Mais les "disques favoris", ça n'a rien à voir. L'affaire est ailleurs. Dans les connexion intimes, dans des évocations qui semblent vous être directement adressées.
   Les paroles de ces treize chansons forment un tout, et sont clairement la colonne vertébrale de l'album. C'est le journal intime d'un type qui chante dans un groupe qui s'appelle The Wonder Years, et qui, après avoir perdu ses derniers centimes et ses derniers restes d'énergie, retourne s'installer dans sa ville d'origine, dans la cave d'un pote. Au passage, ça me rappelle la fin de l'excellent roman "L'oeil du lézard", que je conseille tant que j'y pense. Mais revenons au disque.
   C'est l'histoire d'un adulte qui revoit la ville dans laquelle il a été un gosse puis un ado puis un étudiant, l'histoire de lieux qui ne sont plus ce qu'ils ont été, de souvenirs devenus solitaires parce que plus personne n'habite dans le coin, de visages qu'on aimerait croiser à nouveau et qui ne se montrent jamais. L'histoire de trottoirs de banlieue américaine sous la neige, de café à volonté dans un bar nocturne, de discrets désespoirs et d'ambitions roulées en boule et jetées dans le caniveau.
   Au niveau de l'écriture, c'est dans la lignée d'un Kris Roe des grands jours. Ceux qui me connaissent sauront ce que ça veut dire dans ma bouche. Les autres n'ont qu'a deviner. Le mec a passé du temps devant sa feuille blanche, à chercher ce qu'il voulait dire. Puis il l'a dit. Tu peux même lire les paroles comme ça, sans musique, ça marche.
   Pop-punk, j'ai dit. Alors ça fait des bonds, on imagine des concerts qui sentent la sueur et la bonne humeur, y'a pas tricherie sur la marchandise. C'est du vrai pop-punk qui peut partager l'affiche avec n'importe quel New Found Glory sans qu'on leur parle de tricherie. Rien n'est révolutionnié, rien n'est experimenté. C'est juste que, par habitude, on avait oublié que le pop-punk pouvait venir de Pennsylvanie plutôt que de Californie, et parler d'un retour dépressif en hometown, en citant au passage Allen Ginsberg, plutôt que de raconter des histoires de coeur en faisant du skate.
   Je ne connaissais rien de ce groupe il y a quelques semaines, et je n'ai pour le moment pas encore l'envie de me plonger dans leur discographie, bizarrement. Je savais juste qu'ils existaient, et que le nom de leur groupe était la version "fuck copyright" du grandiose et défunt groupe The Wunder Years, que j'écoute depuis des années. C'était tout. Et peut-être que ça restera tout, je ne sais pas. Peut-être que ce soir je m'emporte et que demain je n'en aurai plus rien à foutre, des Wonder Years. Mais comme ce texte est écrit ce soir, à quoi bon y réfléchir ?
   Je ne sais pas encore si ce disque va survivre au temps, si je l'écouterai encore dans un an. Mais j'ai l'impression que ouais. Et si ce n'est pas le cas, alors tant pis. Au moins aurais-je passé l'été en sa compagnie, à repenser à des années mortes et à des rues qui ne sont plus les miennes, quelle que soit la signification qu'elles aient un jour eue.

   Je vous ajouterai bien une vidéo, mais elles ne sont que sur Youtube, et ces tocards de Canalblog ne permettent pas l'intégration de vidéos hors Dailymotion. Donc ce que tu vas faire, c'est aller là, écouter tout l'album, et ensuite faire ce que tu veux pour te le procurer.