Les meurtres de masse me passionnent. C'est comme ça, chacun sa marotte. Donc forcément, ces jours-ci, je passe pas mal de mon temps libre (comprendre : quand je suis au boulot) à traîner sur internet en tapant des mots comme "Norvège" ou "Anders Breivik". De fil en aiguille, je suis tombé sur l'histoire d'un mec nommé Jacob Robida. En soi, ce n'est pas l'histoire la plus intéressante du monde, mais elle mène à un truc qui mérite d'être vu.

   Ouais, donc voilà. Ca a commencé avec Anders Breivik, le nationaliste enflammé qui a pété les plombs en Norvège. De là, au bout de quelques articles sans grand intérêt, je suis tombé sur une référence à un roman qui s'appelle "The Turner Diary". Je le connaissais déjà, mais je ne l'ai toujours pas lu. Il faudrait, je crois. Y'a moyen que ce soit une bonne grosse plongée dans la folie furieuse en plein hors-piste.
Turnerdiariescover   Ce livre a été écrit en 1978, par un Américain, William Luther Pierce (le nom sur la couverture est un pseudo). Il raconte l'histoire, dans un futur proche, d'un groupe d'extrémistes tendance survivalistes qui, suite à une nouvelle loi qui interdit aux Américains de posséder des armes à feu, décident de fomenter une guerilla et se mettent en tête de tuer les membres du gouvernement, les Juifs, les Noirs, les gauchistes, et en gros à peu près tout le monde.
   Ca pourrait être l'idée de base d'un bon bouquin socialo-vénère à la Ryu Murakami. Sauf que là où le problème se pose, c'est que William Luther Pierce, l'auteur, l'a écrit et l'a présenté comme une espèce de manifeste, une proposition de programme. C'est certes un roman dans la forme, mais les idées des personnages et les envies d'actes qu'elles suscitent sont ouvertement ceux de l'auteur. En France, ce livre n'aurait probablement pas pu voir le jour. Aux Etats-Unis, leur PREMIER amendement, leur loi fondamentale, permet ça.
   A noter que leur deuxième permet aux citoyens américains d'avoir un flingue.
   Bien entendu le livre est considéré comme l'un des ouvrages les plus racistes de l'histoire de la littérature américaine.
   C'est sans trop de surprise qu'on découvre qu'il a inspiré, de près ou de loin, de nombreux "lone wolves".
   "Lone wolf", "Loup solitaire", c'est le nom qu'on donne aux auteurs de meurtres de masse qui agissent au nom d'une idéologie (politique, religieuse, sociale...), mais sans être en aucune façon commandités par des organisations terroristes. Même s'ils se gavent de discours et d'ouvrages idéologiques, ils agissent seuls, préparent leurs plans et leurs armes dans leur chambre, sans que personne ne soit au courant.
   Anders Breivik est un lone wolf. En ce moment les experts du genre se demandent s'il a lu "The Turner Diaries". Ce ne serait pas le premier lone wolf à l'avoir fait.
JacobDRobida   Dans la liste en lien ci-dessus se trouve donc le nom de Jacob Robida, dont je parlais en introduction. Robida n'est pas, et de loin, le cas le plus intéressant de l'histoire des lone wolves. C'était un adolescent américain trop gros et trop con, qui était fan d'Hitler et du pathétique groupe Insane Clown Posse. En février 2006, il décide de passer à l'action et de se débarasser de tous ceux qu'il n'a plus envie de voir dans son monde. Il va dans un bar gay et attaque les clients à la hachette avant de leur tirer dessus. Plusieurs sont blessés, aucun n'est tué. Commence alors une chasse à l'homme pour la police, qui poursuit Robida à travers le pays. Celui-ci a pris une fille en otage dans sa fuite. Il la tuera avant de se suicider d'une balle dans la tête le 4 février 2006. Dans sa chambre on trouvera "The Turner Diaries" au milieu de tout un tas de conneries adolescentes antisémites, écrites avec la même ferveur et le même manque de raison que ceux qui envahissent n'importe quel lycéen lorsqu'il écrit au tip-ex les noms de ses groupes favoris sur son sac à dos.
   Fin de l'histoire.
   Sauf que pas tout à fait. Parce que Jacob Robida, au moment des faits, avait une page MySpace. A l'époque ce site était encore réellement en vie, et Facebook n'existait peut-être même pas.
   Cette page a été sauvegardée ici, dans l'état exact où elle était à l'époque. En plus d'être susceptible de rappeler des souvenirs émus et honteux à certains d'entre vous (allez, moi aussi j'avais une page MySpace, on peut assumer nos layouts épileptiques, maintenant), cette archive vous permet une expérience aussi rare qu'étrange... Au milieu de références nazies à peine voilées (le "18-88" dans son texte de présentation, par exemple) et de tests débiles (dont l'un estime que Robida avait 93% de chances de mourir par balles...), vous pourrez lire les commentaires, en temps réel, des amis de Jacob Robida, qui suivaient alors sa fuite, puis son suicide, aux informations télévisées. Une lecture glauque et fascinante. Un document d'un authenticité rarissime, vierge de tout traitement extérieur, de toute analyse.
   Ca commence à un tiers du bas de la page, avec un message du 02/02/2006 à 1:31PM, et ça se lit en remontant jusqu'en haut.