Derrière ce titre ronflant se cache tout d'abord une nouvelle potentielle tradition de ce blog, à savoir une en-tête méga-journalistique. On dirait bien que l'auteur de cette sainte page fait sa pute.
   Inio Asano est un jeune (31 ans) auteur de mangas qui fait chialer, et qui met à l'amende tous ses rivaux, globalement. Dessin droit à l'essentiel et épuré, scénarios spleenesque qui arrivent à creuser assez profond pour trouver de la lumière. Vient de paraître aux éditions Kana la traduction de sa nouvelle oeuvre, "La fin du monde, avant le lever du jour". Mais on va parler de toutes les autres aussi. Parce qu'il faut que vous les lisiez, absolument. Ca peut changer le cours ronflant de vos vies.
   On dirait bien que la potentielle tradition des en-têtes part d'un très grandiloquent pied.

   Passons-nous d'une intro inutile, et abordons, chronologiquement à leurs sorties en France, toutes les oeuvres d'Asano que le non-japonophone peut se procurer.

"Un monde formidable / What a wonderful world!"
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Sorti en France en 2006, en deux volumes aux éditions Kana.
   J'avais chopé le premier volume un peu au hasard, sur la simple foi du trait qui m'avait tapé dans l'oeil, sans trop savoir pourquoi. Je me rappelle l'avoir lu alors que j'étais surveillant dans un collège et que je jetais un oeil bien fatigué sur une salle de permanence de fin de journée, dans laquelle ne se trouvaient qu'une dizaine de collés assoupis. Je n'attendais rien de ce livre, juste de me faire passer le temps en avance rapide. D'où la puissance de la baffe. Je n'ai pas eu envie de chialer, mais j'ai eu envie d'en savoir plus. Dans les semaines qui ont suivi, j'ai guetté la sortie du volume 2 comme je n'avais pas guetté de mangas depuis le fantastique GTO.
   Et par contre, là, le volume 2 m'a fait chialer. Je me souviens l'avoir lu dans un bus, un soir hivernal, tandis que je rentrais chez moi depuis la fac où j'étais à l'époque, avec dans les oreilles, en boucle, la chanson "She wakes when she dreams" de Lucero. C'est marrant comme on peut se rappeler précisement de moments sans importance.
   Avant de vraiment parler de ce que contient "Un monde formidable", il faut préciser que l'oeuvre d'Asano se divise en deux catégories : ce qu'on pourra appeler des recueils de nouvelles, et ce qu'on appelera donc des romans. "Un monde formidable" commence comme un recueil de nouvelles dont certaines, pas forcément à la suite les unes des autres, finissent par créer un mini-roman au sein du recueil.
   Ici, comme dans presque tous ses livres, Asano installe ses histoires dans l'instantané, dans des séries de polaroïds auxquelles il ajoute parfois des légendes, sous forme de flasbacks ou de réflexions internes aux personnages. Mais l'action, elle, ne s'inscrit ici jamais dans la durée, et est vécue quasiment en temps réel par les personnages, au fil des 19 courtes histoires (d'une vingtaine de pages chacune) qui composent ce recueil. On voit des post-ados japonais errer de petits boulots en petits boulots et ne retrouver des tripes qu'en se disant qu'ils vont monter un groupe de rock. Une gamine suicidaire qui s'imagine discuter avec les corbeaux. Un mec déguisé en ours qui est en cavale avec une malette pleine de fric et qui prend une ado en otage, avant de discuter démons intérieurs avec elle. Ca parle désespoir quotidien et vague lumière du matin qui permet parfois d'encore croire que la journée à venir sera différente de celle de la veille.
   Entre chaque histoire, deux dessins sans textes permettent un lien, en faisant se croiser sur un trottoir ou un quai de gare les protagonistes de chaque nouvelle, comme un passage de relais inconscient. Normalement je déteste ça, le trip "derrière chaque visage rencontré il y a une histoire", ça me paraît super éculé, comme gimmick. Mais là je sais pas, j'ai kiffé. Peut-être parce que chaque nouvelle a un truc à dire, qui parvient à chaque fois à être réaliste, touchant et vénère. Asano ne flatte pas la société japonaise, et se pose sans hésitation du côté d'une jeunesse qui ne veut plus ou n'arrive plus à avoir de boulots fixes, qui vit dans des apparts merdiques et ne sait absolument pas pourquoi elle est en vie.
   Dans le dernier tiers du livre se développe une intrigue plus bizarre, concernant une "épidemie" de catatonies. De gens qui cessent d'un seul coup de réagir au monde. Qui cessent le combat, épuisés. La fin de cette intrigue, et la fin d'"Un monde formidable", fera pleurer vos coeurs d'emoboys comme elle a fait pleurer le mien.
   Niveau dessin, Asano n'est pas encore à son sommet, mais a déjà pris l'habitude, que j'aime ma race, de faire vivre les lieux, d'ancrer ses récits dans des lieux restraints et précis (un appartement ou un quartier, généralement), et de donner une envie assez douloureuse d'arpenter soi aussi l'endroit dont il est question, d'y vivre, d'en apprendre chaque centimètre carré. Ca reviendra dans la suite.

"Le quartier de la lumière"
quartier_lumiere   Sorti en 2007 chez Kana. Un seul volume.
   Là, on oscille à nouveau entre roman et recueil de nouvelles. Et l'idée d'un lieu restreint et ultra décrit par le dessin est de première importance, puisqu'on reste tout le long du récit dans le même quartier, qu'on va finir par connaître par coeur. On passe à nouveau d'un protagoniste à l'autre, mais cette fois les retours en arrière sont plus nombreux et plus importants, et le personnage secondaire de telle nouvelle sera peut-être le héros de telle autre cinquante pages plus loin.
   Louvoyant entre ces voisins qui ne se connaissent pas forcément, il y a un chat qui est peut-être Dieu, et qui attend de les guider vers ce qui attend derrière la mort.
   Il y a aussi plusieurs personnages étranges, comme ce gamin qui semble aider les suicidaires à... Bah à se suicider, en fait, ou ces espèces de mafieux complètement oufs qui se disputent la paternité d'un bébé.
   Ce n'est cependant pas un livre à scénario, mais bien, à nouveau, à ressenti. Tout ou presque se vit dans l'instant, dans l'émotion de quelques minutes à marcher sur un pont au-dessus de l'autoroute, ce genre de moments. On ressent plus qu'on ne comprend, et très peu de clés seront données pour savoir, finalement, de quoi il a été ici question.
   Depuis "Un monde formidable" le dessin s'est affiné, et les thèmes chers à Asano, la post-adolescence, les relations amoureuses et leur équilibre, le désespoir, les envies suicidaires, le sont elles aussi. Il maîtrise mieux sa manière d'en parler, il est plus subtil, moins péremptoire. Et, d'une certaine façon, moins poignant. Il hésite à savoir, là où "Un monde formidable", d'une certaine façon, levait le majeur et disait "c'est ainsi que le monde va mal, et pas autrement, et je t'emmerde".
   Qu'on ne se trompe pas quand même : ça reste du manga de TRES haute volée.

"Solanin"
solanin_tome_1   Sorti en France en 2007 chez Kana. Deux volumes.
   Chef-d'oeuvre. Putain de chef-d'oeuvre. Un vrai roman, cette fois. Enfin non, je veux pas vous perdre, hein. Il s'agit toujours d'un manga, avec des dessins et des bulles. Mais disons que c'est une vraie histoire complète, avec des personnages qui restent tout le long du récit, un début et une fin.
   L'histoire d'une bande de potes de fac qui, devenus adultes, n'apprécient plus tellement ce qu'ils voient dans la glace le matin. Ils ont perdu leurs espoirs, ont même oublié à quoi ils ressemblaient, et végètent dans des vies mornes et médiocres, dans des appartements minuscules et des quotidiens qui ne laissent rien à raconter. Petits boulots, alcoolisme festif desespéré, et regards vers le ciel de 9H pour se donner du courage.
   Sauf qu'ils ont eu un groupe de rock, et qu'ils vont décider de le relancer. Même juste pour un seul concert dans un bar, même juste pour une seule chanson. C'est tout ce qui leur reste avant la chute totale, alors ils vont s'accrocher à la branche.
   Je ne peux pas trop en dire sous peine de déflorer l'histoire de bien sale manière, mais certains passages de cette histoire sont à se tordre de douleur. La fin du premier volume, notamment, est l'un des moments les plus émotionnellement chargés que j'ai vécu en tant que lecteur de mangas.
   C'est la somme de tous les thèmes arpentés jusqu'ici par Asano, le bilan de ce qu'il a à dire sur la post-adolescence, qu'elle soit japonaise ou non. Le dessin est enfin arrivé à son sommet, à la fois épuré et réaliste. Les mecs ressemblent à des mecs, et pas à des vétérans du Viet-Nam ou à des éphèbes grecs pour fans de yaoï. Les filles ressemblent à des filles, et pas à des bombes sexuelles siliconées. Les rues ressemblent au quotidien, et les cieux à toujours ce même espoir du matin.
   Si vous ne devez en lire qu'un, parce que vous êtes pauvres ou paresseux, c'est celui-ci qu'il faut prendre. Pour peu que vous ne soyiez pas satisfaits du monde tel qu'il est, ça fera vibrer tout ce que votre corps contient. Oeuvre d'art, sommet narratif contemporain.
   Il existe une adaptation cinématographique de cette histoire. Je ne l'ai pas encore vue, mais il semblerait que ce soit bombastique.

"Le champ de l'arc-en-ciel / Nijigahara Holograph"
champ_de_l_arc_en_ciel   Paru en 2008 aux éditions Panini Manga. Un seul volume.
   Ouhlà. L'oeuvre d'Asano pour laquelle je vais avoir du mal à parler. D'une part parce que c'est la seule que je n'ai lue qu'une fois. Et d'autre part parce que, n'étant pas journaliste et n'en ayant rien à foutre de la rigueur de ce blog, je ne l'ai pas relue avant d'écrire cet article.
   En tout cas, je me souviens parfaitement que cette fois, contrairement à ses histoires précédentes, l'espoir est pour ainsi dire absent de cette longue histoire. C'est totalement noir, désespéré, torturé et douloureux. Ca parle de souvenirs d'enfance dégueulasses, de la bouc-émissaire d'une école qui se fait sacrifier de bien des manières. De papillons qui se multiplient. Des saloperies qu'on a faites et qu'il va un jour falloir assumer.
   Je m'en souviens comme d'une oeuvre extrêmement douloureuse, qui ne fait aucun bien et qui donne plusieurs coups de couteau dans l'abdomen. Une oeuvre de véritable dépressif, qui met en scène des personnages à nouveau sur le fil, mais qu'on a cette fois envie de voir tomber, histoire de mettre fin à toute cette douleur. De tout ce que j'ai lu de lui, "Le champ de l'arc-en-ciel" me semble vraiment à part dans l'oeuvre d'Asano.
   Merde, faudrait que je le relise, quand même.

"La fin du monde, avant le lever du jour"
fin_du_monde_avnat_le_lever_du_jour_kana   Paru en 2011, chez Kana. Un seul volume.
   Voilà, on y est, la dernière parution en date, qui s'orne d'une photo de couverture que j'ai la faiblesse de trouver superbe. Cette fois c'est officiellement un "recueil de nouvelles", puisque les différentes histoires ici contenues sont auparavant parues dans différents magazines, et ne se font jamais écho les unes aux autres, du moins sur le plan des histoires racontées et des personnages rencontrés.
   C'est une série d'instantanés, de regards jetés dans des vies hasardeuses. C'est rarement totalement heureux, rarement totalement désespéré, ça donne envie d'être amoureux et de voir le jour se lever. Bordel, ce soleil du matin est vraiment omniprésent chez Asano, je fais pas juste mon kéké avec cette image.
   En parlant d'image, à peu près au milieu du livre se trouve une photo noir et blanc, en double page, qui représente les lignes électriques d'une gare, avec au loin des maisons, le tout pris en contre-jour, tôt le matin ou tard le soir. Ca n'est lié à aucune histoire, ça n'a ni titre ni texte, et c'est particulièrement émouvant. Du moins ça l'a été pour moi, aucune idée de pourquoi. J'aime les gares de petites villes, c'est tout.
   Asano accompagne ce recueil de notes sur chaque histoire. Et visiblement, le mec est aussi dépressif que ses histoires. Morceaux choisis :
"Laissez-moi commencer par m'excuser. Je suis désolé." On ne sait pas pourquoi il s'excuse. On comprend vaguement que c'est pour ses histoires... Ok...
"J'avais juste envie de dessiner une histoire sur la campagne, sans être plus motivé que ça. Et, j'ignore pourquoi, ce sont toujours des histoires de ce genre, écrites avec une forme de mollesse, qui rencontrent un certain succès. A l'inverse, quand je dessine très sérieusement, on me rit au nez."
"On voit clairement que j'ai dessiné en cherchant à montrer quel genre de mangaka je voulais devenir (ou pour quel genre de mangaka je voulais passer). De plus, j'ai voulu mettre en scène "des jeunes qui poursuivent leur rêve" et il est flagrant que j'ai raté mon coup."
"Bon, je suppose que c'était une période où j'étais fatigué."
"Lorsque j'ai fini de dessiner ce manga, j'ai eu la sensation d'avoir peut-être écrit une histoire géniale [...]. Aujourd'hui, je vis dans la peur que, finalement, je m'étais fait des idées à l'époque."
"La structure narrative est ambiguë, les dialogues manquent de force. On peut probablement dire que cette histoire, sans idée nouvelle, est moins bonne que la moyenne."
   Bref, en gros, il pense que tout ce qu'il écrit est pourri, et qu'il n'est qu'une sombre merde. C'est totalement faux, et ce recueil me l'a rappelé. Il est sorti longtemps après mes dernières lectures de lui, et ça m'a fait un bien malade de retrouver son trait et ses thèmes, d'à nouveau revoir en lui une espèce de voix pour ce que je ressentais moi-même, un mec capable de donner de la beauté à la grisaille que j'ai l'impression de voir dès que je regarde quelque part. Il me fait penser, de l'autre côté du Pacifique, à Brian Wood et Ryan Kelly, les auteurs de "Local", dont j'ai parlé ici. Même feeling de désespoir vacillant, mêmes dessins de ciel, même noir et blanc parfait, même optimisme dans l'espoir qu'ils insufflent au réel.

   Je sais pas. Dans une industrie dominée par les histoires homos bâclées pour jeunes pucelles et par les récits d'aventures débités à la tonne, un mec qui s'affranchi des tics du manga (humour enfantin, gouttes de sueur, sang qui jaillit des narines, ce genre de conneries) sans tourner le dos à son contexte, et qui en plus arrive à dire aussi bien des trucs sur la génération des années quatre-vingt et sur son spleen actuel, bah ça me semble pas mal. Genre, si t'as vingt-cinq/trente ans, que t'aimerais encore avoir moins et que t'as super peur de ce qui arrive, et si en plus t'as rien à lire, bah maintenant tu sais vers quoi te tourner.

asano