Le week-end dernier, en compagnie de trois potes, je me suis retrouvé en Belgique.
   Au passage, pour un pays sans gouvernement, ça semble quand même fonctionner normalement. Intéressant.
   Bon, cela dit, en fait, plus qu'en Belgique, j'étais à Merhout, demi-ville paumée au fin fond de la Flandre, qui accueuille depuis vingt ans le Groezrock, un énorme festival de punk-rock bizarrement peu connu du public ciblé, au moins en France.
   Je passe rapidement sur le festival, parce que là ne sera pas le sujet de ce texte.
   Shots de Jägermeister, bières, concerts de, en vrac, Boysetsfire, Snapcase, Sugarcult, Every Time I Die, Sick Of It All, Dropkick Murphys... chaussures dégueulasses de boue, foule de tatoués aux cheveux sales, sourire sur mon visage répugnant, envie que ça dure plus qu'un week-end. Voilà.

thursday1   Durant ce week-end, le groupe Thursday s'est produit deux fois. Une fois pour fêter les dix ans de leur album culte "Full Collapse" et le jouer dans son intégralité, et une fois pour un concert plus classique, et clairement orienté vers leur nouveau disque, "No Devolucion".
   J'ai assisté aux deux concerts. Vous non, j'imagine.
   Thursday est un groupe unique et précieux pour la musique moderne. Et tout le monde semble s'en foutre, d'une façon ou d'une autre. Comme d'hab, quoi.

   Thursday est un groupe composés de six membres, originaires du New Jersey. Ils jouent dans la cour de ce que l'on qualifiera de "rock relativement violent et émotionnel".
 
   Mis à part leur tout premier album "Waiting", sorti en indé il y a une douzaine d'années, j'ai acheté tous leurs disques au moment de leur sortie. Et à chaque fois, je les ai trouvés fabuleux. J'ai pu voir en temps réel la construction d'une oeuvre musicale cohérente, dont chaque partie faisait écho à celles déjà construites et à celles à venir. Une phrase dans telle chanson de l'album 1 devient un titre dans l'album 3, une interlude dans tel disque sert de structure maîtresse dans le suivant, et ainsi de suite.
   Un peu comme quand Stephen King fait des clins d'oeil à ses lecteurs les plus fidèles en faisant apparaître au second plan de ses romans des personnages déjà explorés dans d'autres livres, ou comme quand Booba passe son temps à se citer d'un titre à l'autre, Thursday serre les noeuds, vérifie les poutres, pose tuile après tuile pour faire un truc final avec le plus de gueule possible.
   Mais ça, limite on s'en foutrait si le blast n'était pas là. Peu importe le niveau de subtilité, s'il n'y a pas le niveau d'évidence. Et là aussi, Thursday sait ce qu'il fait. Des putains de hits qui ne ressemblent à rien de vraiment connu. D'accord y'a de la guitare, d'accord y'a du cri, d'accord y'a du chant, d'accord y'a une basse qui ronfle et une batterie qui frappe, d'accord y'a un clavier. D'accord, ouais, on connaît tout ça. Mais pas comme ça.
   Je suis une sombre merde en science musicale. Je ne sais pas vraiment ce qu'est un temps, je ne sais jouer d'aucun instrument, je suis parfois incapable de discerner le son d'une basse de celui d'une guitare. Ce genre de trucs. Généralement, je bouffe mes disques de manière frontale, en me concentrant principalement sur les baffes mises par l'énergie ou la mélodie, et, comme le crétin moyen, en écoutant et retenant surtout le chant. Sauf avec Thursday. Avec Thursday, chaque chanson, quasiment sans exception, en contient six. Une pour chaque instrument. Choisis l'un de leurs titres. Ecoute-le plusieurs fois, en te concentrant à chaque fois sur un instrument différent. Laisse-toi faire. Tu vas te noyer.
   Mais bon, ouais, on va quand même un peu en parler, de cette voix. De Geoff Rickly, le chanteur du groupe. De ce putain de vocaliste capable de passer de hurlements hardcore à des sanglots pop dépressive en une demi-seconde, et ce dix fois dans la même chanson. Technicité de bâtard qui ne prend jamais le pas sur l'émotion. L'émotion de bâtard, aussi, cela va sans dire.
   Preuve de celle-ci avec leur premier single. Putain de merde, ça a dix ans. J'ai l'impression de l'avoir écouté tous les jours depuis. Mon rapport avec tous les autres groupes que j'écoutais à l'époque à changer. J'en ai complètement oublié certains, pour d'autres, je les regarde désormais de loin, comme de vieux amis de lycée. Thursday, ça n'a pas changé. J'ai toujours ces putains de frissons, cette putain d'impression d'être à la maison. Pas précisement la mienne, ni la leur, juste "à la maison". Sérieusement, combien de groupes tu suis, je veux dire vraiment suivre, collectionner les b-sides et tout, depuis dix ans ? Moi, mis à part eux, ça doit se compter sur les doigts d'une main.


   Le thème de l'accident de voiture est un classique du groupe. L'un de ces noeuds architecturaux dont je parlais plus haut. Le groupe a toujours eu des paroles métaphoriques, des chansons difficiles à comprendre. Mais ça n'a jamais compté. Ca ne m'a jamais empêché de m'imbiber des grisailles distillées dans chaque mot, de cette espèce de dépression lancinante traînée depuis les débuts du groupe. Des phrases qui en quelques mots placent des images nettes. Pas des histoires mais des polaroïds, des baffes d'émotion. L'envie de fuir notre hometown une bonne fois pour toute, des cheveux teints en noir pour en masquer le sang qui les imprègnent, des feuilles mortes au milieu d'une rue enneigée, une plage faite d'éclats de coquillages, la solitude absolue à trois heures du matin, dans le noir. Qu'est-ce que j'en sais, moi ? Rien, juste que ces paroles sonnent juste, qu'il suffit de fermer les yeux pour qu'elles percent des trous dans nos paupières, histoire qu'on voit quelque chose d'autre, qu'on se rappelle de souvenirs fictifs.

3537826420_edc1cb0945   Thursday est un putain de groupe de rock indé. L'un des meilleurs en activité. Mais ce titre lui est refusé. La faute à leurs labels trop commerciaux pour un groupe estampillé punk : Victory, Island, Epitaph. La faute à son affiliation au courant emo-pute du début des années 2000 avec tous ces groupes aux noms de calendrier : Saves the Day, Taking Back Sunday, The Early November... La faute à un succès commercial entre deux eaux, trop ridicule pour intéresser le grand public, trop important pour intéresser la frange underground. La faute à plein de trucs, à rien. Je sais pas.
   Juste... Ils viennent de sortir "No Devolucion", leur sixième album. Et c'est une putain de tuerie. Un pas en avant, comme à chaque fois, mais sur le même chemin. On creuse des trous pour y mettre nos morts, la pluie y tombe, et on se dit que si on survit à cette nuit, alors peut-être que finalement ça ira.
   Les gars, ça fait dix ans, maintenant. Laissez tomber, l'emo-pute est mort, et il ne reste que les vrais. Si Thursday est capable d'avoir tenu jusqu'ici en ne sortant que des bombes, c'est peut-être qu'ils sont bons, non ? Tous les autres se sont vautrés dans la pop la plus vulgaire et le métal le plus débile dans l'espoir de se faire une ou deux groupies de plus. Thursday, eux, sont trop moches pour avoir des groupies. Alors ils n'ont pas dévié d'un centimètre. Ils tracent le sillon. Ils sont l'un des derniers souvenirs lumineux de cette période de la musique rock qu'on qualifiera cavalièrement de troisième vague de l'emo. Alors pourquoi on laisserait pas tomber les histoires de mèches capillaires qui nous plaisent pas et de t-shirts trop moulants à notre goût, et pourquoi on s'enverrait pas leur discographie de bourreaux émotionnels dans la gueule ? Les temps sont sombres, frères et soeurs. Ils le sont toujours. Et ils ont besoin d'une bande-son.

   Je vous quitte avec "Turnpikes Divides", l'avant-dernier titre de "No Devolucion", et mon favori pour le moment. Reflet de la chanson "Counting 5-4-3-2-1" avec ces paroles sur l'envie de fuir sa ville, reflet de "War All The Time" avec la mention des Palisades' Cliffs, reflet de mes battements de coeur actuel, et dernier morceau joué le week-end dernier. Vous auriez dû être là. Mais bien entendu, vous ne l'étiez pas. A ce stade de notre relation, je ne suis même plus déçu.

P.S. : je pourrais aussi vous mettre les clips officiels du groupe, mais ils sont toujours très mauvais. Celui-ci, par exemple, illustre bien les restrictions de budgets qui frappent l'industrie du disque, tandis que celui-là contredit la rumeur selon laquelle tous les chanteurs portent une attention maniaque à leur coupe de cheveux.