En des temps lointains que l'homme essaie d'oublier, j'ai travaillé comme facteur.
   De cette époque glorieuse, j'en ai retiré une connaissance parfaite des villes de Fontenay-le-Fleury et Bois d'Arcy, un trousseau de clés permettant d'entrer dans n'importe quel immeuble, quelques arguments de plus pour chercher à tout prix à ne pas avoir de travail fixe, et un blouson "officiel" de la grande famille postale.
   Ce blouson, je m'en suis souvenu récemment, grâce à Facebook, et à une annonce postée par Davy Mourier sur sa page : "Je cherche pour un tournage un Blouson et une casquette de la poste. Mp moi si vous avez ca. Merci."
   Jamais le dernier quand il s'agit d'aller serrer la main à des célébrités personnelles, surtout quand elles bossent à NoLife et sont vaguement susceptibles de faire parler de "Teliam Vore" autour d'elles, j'ai répondu par l'affirmative, et deux trois jours plus tard je rencontrais l'homme, la légende, la machine et je lui filais ledit blouson.
   Bien belle histoire, mes amis, bien belle histoire.
   L'homme Mourier voulait me payer pour la veste. Me sentant vaguement coupable de faire payer un truc que j'avais moi-même volé à la Poste, je l'ai finalement négociée contre un exemplaire de son dernier album, "41 euros pour une poignée de psychotropes".
   Et c'est donc de cette pas-vraiment-bd-mais-pas-loin qu'on va discuter ce soir.
   Cette intro était un peu longue.

41_pour_une_poignee_de_psychotropes_bd_volume_1_simple_1810   Déjà, pour les bazuts (pas sûr que ce mot existe) qui ne connaissent pas l'homme Mourier, vague et bref récapitulatif, pour faire pro. Ca me soûle d'avance.
   C'est un mec petit et chauve qui présente des émissions sur NoLife, a un blog, joue, scénarise et réalise l'excellente série Nerdz, et fais depuis quelques années des bds. Voilà, c'est bon, la présentation est faite.
   J'adore Nerdz, pour des raisons déjà expliquées. Je ne fréquente pas régulièrement son blog, même si certaines de ses vidéos sont cools. Je n'aime pas tellement sa nouvelle émission "J'irai loler sur vos tombes", pour des raisons que je n'ai pas envie d'expliquer. Jusqu'ici je ne savais rien de ses bds. Mais je savais qu'il écrivait ses statuts Facebook avec des fautes d'orthographe, et comme je suis un putain de blaireau, je me disais que c'était mauvais signe pour ses scénarios. Ouais, je suis ce genre de pauvre connard.
   Donc avant d'ouvrir le suscité "41 euros...", mon à priori sur Davy Mourier était "positif tiède". Un type vraiment drôle, un excellent acteur, un touche-à-tout clairement issu "de la famille" (cf l'article sur Nerdz, encore), mais pas non plus destiné à devenir mon modèle de vie dans un proche avenir.
   Bon, c'est toujours pas fait, mais "41 euros..." est quand même direct monté dans mon panthéon bds perso.
   Ca s'approche pas si loin d'un Larcenet des grands jours, et ça surpasse un Larcenet des petits jours, avec à peu près les mêmes thèmes. L'obsession de la mort, la peur panique de l'âge adulte, l'abandon amoureux...
   Le premier truc qui tabasse ta gueule, c'est l'objet lui-même. Un cahier à spirale comme nous obligeait à en acheter notre prof de chimie de quatrième. La plupart des pages sont des collages, des gribouillages, des notes prises au hasard et des citations scotchées dans tous les sens. La qualité de l'impression est telle qu'on a envie de passer le doigt sur les pages pour vérifier qu'il s'agit bien de reproduction et pas de collages authentiques.
   Et le deuxième truc qui tabasse, c'est le talent surprenant avec lequel Davy Mourier parle de cette fille qui l'a quitté, qu'il aime encore, et qui a réveillé en se cassant un paquet de démons chez Davy. A tel point qu'il va chez un psy pour exorciser tout ça, ou au moins essayer.
   Ca parle des fantômes de l'enfance, des horreurs de l'âge adulte, du manque de confiance et de la haine de soi, du manque de l'autre. Ca tire franchement sa larme par moment, pour peu qu'une meuf t'ait déjà versé de l'huile de friture sur le coeur (poésie, amante de mes nuits...). Normalement, c'est arrivé.
   Deux fois dans l'album, y'a une dizaine de pages de strips racontant les séances de psychanalyse. C'est parfois drôle, parfois moins, et c'est les parties les moins intéressantes du livre. C'est tiré de son blog, et la forme est en fait trop classique, trop téléphonée. C'est bien écrit, et parfois profond l'espace de quelques cases, mais ça reste un truc attendu, déjà vu. Incapable de concurrencer les autres pages (majoritaires, t'en fais pas, inquiet lecteur) du livre, qui font parfois l'effet d'une crise de larmes au milieu de la nuit, quand tu rentres d'une soirée alcoolique jusqu'à chez toi, en sautant de lampadaire en lampadaire, et que tu te rends compte que t'as merdé, t'as absolument merdé sur toute la ligne. Alors tu t'assieds au bord du trottoir, tu mouches ton gros nez dégueulasse, et t'attends que le monde arrête de vibrer au rythme de l'alcool et que tout ça prenne un sens. Ca n'en prend généralement pas. Alors le lendemain tu te réveilles, tu regardes le plafond pendant dix minutes, puis quoi ? Que dalle. La fille que t'as aimée est partie. Elle ne t'a pas aimé, jamais. Alors tu allumes ta PS3, ou tu bouffes un truc, ou tu traînes trois heures sur internet. T'en as rien à foutre. T'as juste envie de t'asseoir dans un coin et qu'on t'oublie.
   C'est ça, cette bd. C'est des émotions non-coupées, de la pureté émotionnelle d'adolescent écrite avec un recul d'adulte. On a l'impression de tenir l'authentique journal intime d'un mec qui va mal, de feuilleter le quotidien gris d'un inconnu. Un cahier à spirale trouvé sur un banc, peut-être.
   Sur un plan plus perso, son histoire a eu un putain d'écho en moi. Je n'ai pas vécu la même chose, je n'ai jamais été voir un psy, mais j'ai aimé une fille, une fois. Elle ne m'a pas aimé. Shit happens. C'est bon, c'est loin, mais j'aurais sûrement aimé avoir certaines pages de "41 euros..." à lire, à l'époque.

   Ouais, digression emo, désolé. Tout ça pour dire que le frère Mourier me plaît. Que j'aimerais lui payer une bière. Que la profondeur discrète (rendue humble par le ton méga-intime du propos et par l'humour désespéré toujours présent) est impossible à deviner pour celui qui ne connaît Davy que par Nerdz ou NoLife. Que cette album est une tuerie à laquelle je ne m'attendais pas, ce qui en fait une double-tuerie. Qu'il te le faut. Genre maintenant. Arrête de faire chier.

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