C'est le sous-titre du dernier roman de Douglas Coupland.
   Et Douglas Coupland, c'est un type qui me donne envie de m'agenouiller, de baisser la tête et de ponctuer ses phrases de quelques "amen". Donc quand il décide de me dire ce qu'il va advenir de nous, je ferme ma gueule, j'écoute, puis j'ouvre ma gueule et je répends la sainte parole.
   Coupland est l'auteur de l'immortel "Génération X", du très cool "Girlfriend dans le coma", de l'hilarant "Toutes les familles sont psychotiques" et du plutôt-très-bien "Hey, Nostradamus !". Entre autres, hein. Mais truc marrant/bizarre/ce que tu veux, très peu de ses romans ont été traduits en français, malgré le statut un peu culte de l'auteur. Peut-être que ce n'est pas assez grand public, trop expé, j'en sais rien. Je sais juste que donc, je vais devoir faire mon bilingue et traiter ici d'un livre que vous ne trouverez pour le moment qu'en anglais.

playerone   Donc ouais. Je viens de finir ce roman, à l'instant. Je l'ai lu en quelques jours cette semaine, dans le métro principalement. C'est devenu mon lieu de lecture premier, surtout en ce moment où je taffe tous les jours. Gratuitement, une fois sur deux, d'ailleurs... Le système des stages est une putain d'enculade générale qui devrait tout simplement être interdite. Point. Bosser l'équivalent d'un plein-temps, en étant déplacé de poste en poste au gré des congés-maladies des "véritables" employés, et ne pas avoir le pouvoir d'ouvrir sa gueule, tout ça pour, dans mon cas, 200 euros par mois, c'est juste une épée dans le cul jusqu'à la garde. Une épée que tu dois t'enfourner en souriant, parce que sinon, tu trouves pas de boulot. Le stage est un baptême du feu, un tribut payé, un serment d'allégeance. Choisis l'image qui te plaît le plus. C'est un "oui, mon général !" qu'on est obligé de dire en suçant le patronat sous peine de ne trouver que des portes fermées.
   Cette introduction n'a bien entendu rien à voir avec "Player One".
   Douglas Coupland a un genre d'obsession de la fin du monde. Elle est présente, d'une manière ou d'une autre, dans la plupart des livres de lui que j'ai lus. Ici, elle est même carrément explicite : alors que quatre inconnus se trouvent en même temps dans le bar d'un hôtel d'aéroport, ils voient à la télé que le prix du baril d'essence vient de monter en une minute à 900 dollars. Dehors, presque immédiatement, des explosions chimiques s'élèvent à l'horizon. Et un sniper fou mitraille le parking de l'hôtel. On ne comprend pas ce qui se passe, mais on saisit l'essentiel : le monde vient de faire un virage historique, d'entrer dans une nouvelle ère. Une ère toxique, dont l'air est opaque de poussière chimique.
   "Player One" va suivre les cinq premières heures de ce nouveau monde, ce "new normal", à travers les yeux des quatre personnes coincées dans le bar de l'hôtel.
   Karen, une quadra célibataire qui a rendez-vous avec un type rencontré sur internet, qu'elle espère pouvoir être le rebond dont a besoin sa vie vide de sens.
   Rick, le barman, un père divorcé complètement largué qui a une conscience entière de son statut de loser et cherche n'importe quel moyen pour s'en débarrasser. Par exemple la "méthode de reconstruction personnelle" d'un quelconque illuminé qui fait des prêches à la télé au milieu de la nuit.
   Luke, un pasteur qui a perdu la foi et s'est tiré en volant 20000 dollars à sa paroisse.
   Et enfin Rachel, une autiste qui ne peut pas distinguer les visages humains les uns des autres et est complètement étrangère à la notion d'humour. Elle cherche à tomber enceinte, pour prouver qu'elle est bien un être humain.
   La situation de base, cette fin du monde esquissée de l'autre côté des vitres du bar, n'est finalement qu'un prétexte, une situation mise en place pour permettre la rencontre et le dialogue entre ces quatre personnages (voire cinq, si on compte Player One, la voix intérieure de Rachel, qui fait office de narrateur au roman). Ces quatre personnalités abîmées vont avoir des trucs à se dire, des réflexions à se faire sur la vie, son sens, et l'importance ou non de cette question.
   En fait, c'est comme dans tous les romans de Coupland. Ca cherche à savoir si oui ou non ces jours qui s'enchaînent ont la moindre importance, personnellement ou à l'échelle de l'univers.
   Ouais, comme dans tous ses romans. Et alors ? C'est pas comme si d'autres auteurs s'occupaient de faire le boulot. Coupland a une vision unique, un univers chelou vraiment personnel, entre émotion sauvage, obsession de l'apocalypse, paysages et personnages en bordure de la société, et humour bizarre, dont on doute parfois de la présence. Genre, "cette situation est-elle volontairement drôle, ou est-ce qu'en riant je vais en fait me foutre de la gueule du personnage autiste ?". Bref, ouais, même recette, toujours, mais c'est l'une des meilleures qui existent. Et y'a rien de mal à manger son plat favori une fois par semaine.
   Pour en revenir à ce que je disais, cette histoire de recherche du sens de la vie n'est que la deuxième strate du truc. La première, c'est les persos, les liens qui se tissent entre eux, les noeuds émotionnels sur lesquels les yeux du lecteur passent. Le côté purement "roman" de ses livres, l'implication émotionnelle qu'on a du mal à retenir.
   La deuxième strate, c'est donc un ensemble étrange mais très cohérent de réappropriation philosophique portée sur "le sens de la vie", sans vanité de sa part.
   Et la troisième strate, ici, c'est, presque en cachette, une espèce d'étude du cerveau humain, et des limites à ce qui lui incombe. Par exemple, existe-t-il une partie du cerveau spécifiquement dédiée à la gestion de la foi ? Comment fonctionne la sélection mémorielle ? Peut-on la contrôler par simple volonté ? Ou avec l'aide de médicaments, ce qui sous-entendrait qu'il y a donc bien un procédé chimique qui décide de l'importance ou non de telle expérience.
   Franchement, je n'arriverai pas à déterminer ici laquelle de ces strates est "la vraie" dans ce roman. Et peu importe. Elles cohabitent en permanence, et c'est à vous, futurs lecteurs de ce "life-changer" de livre, de choisir ce que vous voulez y lire. Beaucoup de choses s'y trouvent, suffira de faire votre marché. Gros gros bouquin.
  
   Il se termine par un sixième chapitre un peu bonus, qui s'appelle "Future legend", et qui énumère les différentes définitions des concepts et idées utilisés dans le roman. Certaines sont tellement cool que je suis obligée d'en recopier ici :

- Capillarigenerative Memory : the tendency of history to remember people who invent new hairstyles: for example, Julius Caesar, Albert Enstein, Marilyn Monroe, Adolf Hitler, and The Beatles.

- Complex Separation : the theory that, in music, a song gets only one chance to make a first impression. After that the brain starts breaking it down, subdividing the music experience into its various components - lyrical, melodic, and so forth.

- Dimanchophobia : fear of Sundays, not in a religious sense but, rather, a condition that reflects fear of unstructured time. Also known as acalendrical anxiety. Not to be confused with didominicaphobia or kyriakephobia, fear of the Lord's Day.
Dimanchophobia is a mental condition created by modernism and industrialism. Dimanchophobes particularly dislike the period between Christmas and New Year's, when days of the week lose their significance and time blurs into a perpetual Sunday. Another way of expressing dimanchophobia might be "life in a world without calendars." A popular expression of this condition can be found in the pop song "Every Day Is Like Sunday," by Morrissey, in which he describes walking on a beach after a nuclear war, when every day of the week feels like Sunday.

- Fate Is for Losers : a state of being whose opposite is Destiny Is for Winners.

- Fictive Rest : the common inability of many people to be able to sleep until they have read even the tiniest amount of fiction. Although the element of routine is important at sleep time, reading fiction in bed allows another person's inner voice to hijack one's own, thus relaxing and lubricating the brain for sleep cycles. One booby trap, though: don't finish your book before you fall asleep. Doing so miraculously keeps your brain whizzing for hours.

- Inhibition Spectrum :
from the centre to the right: "normal", shy, quiet, reclusive loner, scary loner, hermit, Unabomber
from the centre toe the left: "normal", talkative, life of the party, not off button, rants, talks to self, madness

- Karaokeal Amnesia : most people don't know the complete lyrics of almost any song, particularly the ones they hold most dear.

- Negative Nonprocessing : the fact that the brain doesn't process negatives. Try not thinking of peeling an orange. Try not imagining the juice running down your fingers, the soft inner part of the peel, the smell. Try - you can't.

- Why We Keep Our Distance : once you've seen a person go psycho, you can never look at him or her the same way ever again.

   Bon, voilà, ce sera tout pour cette fois. En guise de cadeau de départ, une vidéo qui n'a absolument aucun rapport avec Douglas Coupland ou avec "Player One", et qui est donc tout à fait à sa place ici. Je suis fan de chacune des 134 secondes qui la composent, et je n'arrive pas à m'en expliquer la raison.
   Ah, et j'aimerais intégrer directement la vidéo à ce message, mais c'est le gros merdier, ça, sur Canablog, donc faut que tu cliques.
   Sur ce, à plus, gros.