En guise de préambule, une considération qui n'a rien à voir avec la suite de ce texte.
   Je me suis récemment lancé dans une entreprise vide de sens pratique et monumentale en masse de travail : le nettoyage de ma boîte e-mails. Il s'agissait de passer en revue le bon millier de mails que j'ai pu accumuler au cours des années, et de dégager ceux qui n'avaient plus aucun sens, du bon de commande Amazon à l'envoi de devoirs de fac en passant par des "tu viens demain ou pa???". L'idée était de "mettre de l'ordre dans ma vie" en mettant de l'ordre tout court.
   Côté pratique, aucun intérêt : aujourd'hui, les boîtes mails ont des capacités de stockages quasi-illimitées, et ce ne sont pas les quelques Mo que j'ai pu dégager (et encore... Plutôt les quelques Ko, vu ce que pèse un mail...) qui changeront quoique ce soit.
   Côté travail, ça m'a pris presque trois heures. Trois heures à lire ma vie à l'envers, sur cinq ans.
   J'ai retrouvé des mots, des expressions, des situations et des contextes que j'avais oubliés. Les relations d'alors avec des gens qui existent toujours dans ma vie, mais plus de la même façon. Des bribes de quotidiens révolus. J'ai découvert que j'étais visiblement très heureux fin 2007. Que ceux dont j'ai le plus de mails ne sont pas ceux auxquels j'aurais pensé. Qu'on attend un feedback de ma part sur un achat Ebay depuis janvier 2006.
   Ce furent trois heures nostalgiques, mais d'une façon agréable, saine. Une nostalgie positive, un peu comme de se retourner après un long voyage et de regarder la route derrière soi.
   Vincent, tu es un putain de poète.
   En tout cas, je recommande l'expérience.
   Passons maintenant aux choses sérieuses. Deux livres qui n'ont à priori pas grand-chose à voir. Et vous savez donc déjà qu'ils ont en fait tout à voir.

"Do anything.", par Warren Ellis
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   Warren Ellis est un auteur de comics. De genre huit millions de comics. Incluant, surtout, "Transmetropolitan", série orgasmique et nihiliste dont j'ai déjà parlé.
   Dans "Do anything." (qui est potentiellement le numéro 1 d'une série), il n'y a cependant que des mots, et aucun dessin. Il s'agit de la compilation d'un blog qu'il a tenu sur je ne sais quel site américain (bleedingcool ? Je ne sais plus ; la flemme de chercher), et dans lequel il traite du monde des comics et de la création artistique en général, autour de la figure centrale de Jack Kirby, un autre auteur de comics que vous connaissez sûrement si vous avez la culture qu'il faut.
   Ce n'est pas très long, et ce n'est pas non plus un manuel de quoi que ce soit (création, dessins, narration...). Ce sont des considérations personnelles et des éclairages historiques sur son boulot et ce qui l'entoure.
   En dehors de "Transmetropolitan", je ne pense pas tellement de choses de l'oeuvre d'Ellis. Je la connais mal, et n'ai jamais tellement chercher à la connaître. De même, n'étant pas une bible en la matière, beaucoup des références qu'il cite ici me sont inconnues (d'autres me sont très familières... Ellis parle beaucoup d'auteurs français, Druillet, Mobius ou Hergé, par exemple). Pourtant, peu a importé. La lecture de ce petit bouquin format comics a été un coup de fouet à ma propre créativité.
   Ellis ne revient jamais sur "pourquoi on crée", ni sur "pourquoi on crée des trucs genre superhéros, monstres spatiaux ou mutants apocalyptiques". Il ne se justifie de rien, ne ressent aucun besoin de le faire. Il évoque des mondes imaginaires crées par ses collègues, des sommes de travail de plusieurs tonnes qui passent sans qu'on s'en rende compte, des manipulations possibles d'un médium, des limites qu'on franchi, des envies et des obstacles qui apparaissent lorsqu'on met en place une fiction. Il parle de matérialiser nos folies mentales. Et aussi d'une tête robotique posée sur son bureau, mais c'est un autre sujet.
   Alors oui, la maîtrise de la digression n'est pas total et Ellis oublie fréquemment de retomber sur ses pieds. Et puis le déluge de name-dropping anesthésie parfois la lecture. Mais ce truc est un appel à la création, au travail forcené face au "nouveau document word" qu'on vient d'ouvrir pour écrire un roman. Dans la foulée de sa lecture, j'ai écrit une nouvelle, que j'estime être parmi mes meilleures. Et trente-cinq idées nouvelles me sont venues pour Mirinar.
   "Do anything.". C'est dans le titre. Sortez-vous les doigts du cul et faites un truc. Vous vous poserez des questions plus tard. Une lecture putainement inspirante.

"La Tour Sombre - Intégrale II", par Stephen King
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   L'illustration de ce texte ne rend absolument pas justice à l'objet qu'est cette deuxième partie d'intégrale.
   Imaginez un livre grand format.
   Imaginez un livre grand format d'environ 1500 pages.
   Imaginez un livre grand format d'environ 1500 pages écrites en très petits caractères, avec des marges réduites.
   Imaginez un livre grand format d'environ 1500 pages écrites en très petits caractères, avec des marges réduites et trois carnets d'illustrations couleurs.
   Imaginez un livre grand format d'environ 1500 pages écrites en très petits caractères, avec des marges réduites et trois carnets d'illustrations couleurs, le tout contenu dans une couverture rigide intégralement noire sous sa jaquette.
   L'objet est un mastodonte, aussi lourd et difficile à trimballer qu'un dictionnaire. Et il ne représente que la deuxième moitié d'une saga qui, en tout, s'étale sur environ trois mille pages (encore une fois écrites vraiment petit).
   Quelle autre oeuvre littéraire vous offre ça ? La possibilité de suivre des personnages sur autant de temps de lecture ? D'explorer un monde aussi durablement, avec autant de détails ? De suivre une histoire qui ne s'arrête jamais, et noue en plus à elle plusieurs autres romans de King, qu'il convient de lire aussi pour aller au bout de l'intrigue (et pour faire monter celle-ci à environ cinq mille pages de roman et quelques centaines de bandes-dessinées) ? Quelle autre oeuvre littéraire vous donne cette opportunité de véritablement plonger ailleurs, autant de temps ? Ce livre gigantesque est une porte qui s'ouvre, un grimoire moderne aux pouvoirs indéniables. C'est l'oeuvre ultime de littérature fantastique, le cadeau suprême offert à ceux dont les visions intimes les guident vers des endroits sombres et héroïques.
   Et peu importe que le personnage principal soit insupportable. Peu importe que certaines sous-intrigues sentent l'improvision, peu importe que King lance des fils sans savoir où ils vont aller. Peu importe les maladresses, les errances. Ce qui attend le lecteur de "La Tour Sombre", c'est des dizaines et des dizaines d'heures à se perdre entre les mondes, à devenir le confesseur de personnages qui restent de la première à la dernière page.
   Stephen King, comme Warren Ellis, ne se pose pas beaucoup de questions. Il avance, écrit comme un bulldozer défonce, il construit des plans d'existence lointains et chaotiques, des monstres affolés et des héros fatigués. La saga de "La Tour Sombre" n'est pas mon livre favori, ni même mon King favori. Mais elle est une expérience littéraire que je pense unique, dans son fond comme dans sa forme. Une oeuvre tentaculaire et titanesque, une promesse tenue d'offrir un ailleurs durable, qui sent la poussière, le sang et l'espoir. Une histoire à l'ancienne, sans pose mais ambitieuse. Une bonne histoire. Une génialement bonne histoire, dotée d'une génialement bonne fin.
   En même temps, après 3000 pages, le contraire aurait été un crime.