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   Hier soir, des amis à haute teneur en valeur m'ont emmené voir ça. Accessoirement, c'était mon premier film en 3D, et comme visiblement tout blogueur se doit d'avoir son avis sur la question, j'évacue ça maintenant : assez peu d'intérêt. Rien à foutre, globalement. Voilà. J'espère que ça vous a aidé à vous faire votre propre opinion.
   Le film, par contre, y'a plus à en dire. Sur lui et sur moi, et sur les gens avec lesquels j'ai été le voir. Sur le fait que tout ça a maintenant dix ans de plus, nous aussi, le monde pareil, qu'on n'est plus des lycéens, qu'on le sera jamais plus.
   Jackass est apparu avant que la notion de "buzz" veuille dire quelque chose. Internet existait déjà, ok, mais pas Youtube, pas Facebook, je ne sais quel putain de MySpace. Je me souviens d'un pote dont j'ai déjà parlé, qui m'avais initié sur son ordi, qui m'avait montré les premières vidéos téléchargées pendant vingt heures avant de pouvoir être regardées. On savait à peine d'où ça venait, des Américains qui faisaient n'importe quoi, qui se faisaient mal exprès, qui bouffaient leur vomi et qui se pissaient les uns sur les autres quand ils dormaient. Et parfois, ils faisaient du skate et mettaient du pop-punk en fond sonore, aussi.
   Je n'ai jamais été un fan hardcore de Jackass, mais j'ai toujours accepté le truc comme étant un genre d'excroissance difforme et un peu difficile à assumer de l'organisme chaotique que je kiffais. Culture ricaine, gros rock, jeunesse gueularde et malpolie. Un tentacule MTVisé, sûrement plein de poses et de connerie authentique, mais quand même un "membre de la famille". Un genre de cousin attardé. Pop-punk, skate, Buffy, paysages de lycées américains... Ouais, si tu mets Jackass dans la liste, ça reste cohérent.
   Mais tout passe, et Jackass aussi, avec moi, avec nous tous. Le film est sympa, certains "sketches" (à défaut d'un terme plus approprié pour ces séances d'auto-torture vernies au délire d'ados attardés) sont vraiment chouettes, mais on sent, sur l'écran comme dans la salle, l'odeur d'un époque presque révolue. Ce n'est pas un film à la pointe, plus un phénomène, plus grand-chose.
   Les lycéens d'aujourd'hui, les vrais, ils en pensent quoi de Jackass ? Ils s'en foutent. Les buzz sont ailleurs, plus loins, plus forts, plus disponibles, sur tous les Youtube du quartier, sur leurs putain de téléphones 6G mon cul. Et de toute façon, c'est normal. Chaque génération a ses groupes, ses films cultes, ses catégories sociales, ses déviances, ses obsessions, son identité. N'importe quel sociologue verra les liens et les ressemblances de manière évidente, mais au moins les noms, les visages et les couvertures de magazines changent. Et ça a été suffisant, hier soir, pour qu'on se rappelle un coup que nous ne sommes plus la jeunesse, quelle que soit notre vie.
   Les spectateurs avaient tous entre 25 et 30 ans. Et à l'écran, Johnny Knoxville a désormais une tête de vieux camé qui se rapproche lentement du bout de la piste. Et on a beau rigoler, apprécier le film, la question reste : quel est le sens ? Pourquoi on continue à se raccrocher à Jackass, au pop-punk ? A des choses qui finalement, après avoir appartenu à une certaine jeunesse d'une certaine époque, n'appartiennent plus qu'à nous ? On a pris les morceaux de notre culture générationnelle, on se les ait distribués, et chacun a poursuivi sa route avec ces ruines de souvenirs. On les a retaillés, et petit à petit, ils deviennent plus personnels, plus à nous. Aimer Papa Roach ou Jackass à 26 ans n'a pas le même poids que les aimer au lycée.
   Les gens avec qui j'ai été voir le film sont mes amis. Pour plein de raisons, mais entre autres parce qu'ils partagent pas mal de mes vues sur ce sujet. Sur la peur du présent, de l'avenir, sur la sensation que le monde cherche à bouffer, et qu'on lui paraît appétissant. De la belle viande facile à transformer en banquiers ou en commerciaux. Alors on se défend. On garde des posters de groupes à roulettes, on se tatoue, on transforme nos appartements en chambre d'ados géantes.
   Nostalgie ? Si on veut. Ou volonté de garder ce qui peut l'être. De ne pas sacrifier, au nom d'un principe qui n'est pas le notre, ce que nous avons été. Tout n'est pas destiné à être balayé, perdu. C'est pas grave de s'accrocher. C'est pas grave de refuser. C'est juste bien de savoir ce qu'on est, ce qu'on a été, ce qu'on veut être.
   Bah. Je deviens vague. Je laisse tomber pour ce soir. Je vous laisse juste avec un titre de Weezer, qui clôt "Jackass 3D" avec des paroles qui soutiennent vertement mon propos. A plus.