Je ne sais pas exactement où commencer ce texte. C'est probablement le plus important, si ce n'est le meilleur, que j'écrirai jamais dans le cadre de ce blog. Il va s'agir d'évoquer la possibilité d'une autre façon de vivre, d'une porte de sortie à cette existence qu'on nous a préparée.
   D'un lieu, métaphorique mais pas imaginaire, où il est possible de vivre pour autre chose que travailler pour payer son appart pour avoir un endroit où dormir pour être en forme pour travailler pour payer son appart pour avoir... T'as compris.

   J'ai découvert l'envers de la musique punk à la fin de ma première année de fac. Le chemin que j'ai suivi a été simple, sans honneur particulier : pages "punk-hardcore" du défunt magazine Rock Sound. Disques achetés. Disques adorés. Autres disques recherchés. Distros découvertes (Overcome fut la première... Que j'ai pu connaître cette distro ne fait pas encore de moi un vieux, mais ce sera bientôt le cas). Encore plus de disques achetés. Forums découverts sur internet. Concerts autour de chez moi. Découverte de personnes, de nouvelles distros, de l'existence des zines, des lieux autogérés.
   Des noms de groupes qui, à l'époque, me remuaient la gueule comme un poing enfoncé dans le ventre : Amanda Woodward. Converge. Belle Epoque. Give Up The Ghost. Hyacinth. The Saddest Landscape.

   Puis finalement, après quelques dizaines de concerts, quelques centaines de disques, j'ai compris que je n'aimais pas véritablement la plupart de ces groupes. Que malgré tout mon amour pour la cause, je n'arrivais pas à me convaincre que j'aimais vraiment ces disques, que ces concerts m'étaient véritablement agréables. Alors j'ai arrêté d'y aller, j'ai arrêter d'acheter des disques de groupes que je n'aimais pas.
   Mais ces quelques mois (années ?) en immersion dans la scène punk parisienne m'ont été bénéfiques. A un point inquantifiable, même encore aujourd'hui.
   J'ai découvert, là-bas, dans ces squats transformés en salles de concerts, dans ces pochettes de disques, des gens qui jouaient de la musique sans chercher à gagner de l'argent avec. Des albums à 7 euros, parce que c'est le prix de revient. Des disques tirés à 300 exemplaires, uniquement sur vinyle. Des groupes qui se foutaient complètement d'être présents dans les pages des magazines "rock", et qui, même, le refusaient. Des gens, comme Christophe Mora, qui bossaient comme des malades pour sortir les disques de groupes qu'ils jugeaient bons, pour les partager avec qui le voudra, et qui n'en tiraient pour ainsi dire pas un centime, et vivaient au mieux du RMI. Tout faire soi-même, contrôler sa vie, refuser la résignation.
   J'ai découvert un endroit dont les habitants avaient décidé qu'ils ne vivaient plus selon le bon vouloir du monde, mais selon le leur.
   Cet endroit n'était pas parfait, et ne l'est à mon avis toujours pas. Beaucoup de poses affectées, beaucoup d'attitudes, beaucoup de vanité à droite et à gauche, beaucoup de défauts ordinaires, beaucoup de bassesses, de médiocrité. Un refus de l'ambition parfois décevant, une tendance à l'auto-caricature.
   Mais un endroit qui m'a fait du bien. Un endroit où l'on apprend ce qui n'est finalement pas évident, ou plus évident : qu'on devrait s'en foutre, de tout ça. De l'appartement, des études insupportables, du boulot, du compte en banque. Qu'on devrait simplement se faire son temple à soi, sa retraite dans les bois, et y vivre loin d'un monde qu'on n'a jamais choisi.

   Et puis même ces enseignements, finalement, je m'en suis éloigné.
   Parce qu'il est plus facile de mépriser l'argent lorsqu'on vit chez ses parents. Et que depuis que je les ai quittés, j'ai légèrement revu ma vision du truc. Je m'accroche à un taf aussi inintéressant que stupide, simplement parce qu'il me fourni un salaire. Je vis dans un appart froid et impersonnel simplement parce qu'il n'est pas trop cher. Je continue des études dont je me fous simplement pour ne pas me dire que le suscité taf de merde est "ma carrière".
   Sans m'en rendre compte, en quelques années, j'ai oublié la scène punk et les disques à sept euros. Je suis fatigué tout le temps, je ne vois pas comment mon avenir pourrait être autre chose qu'une copie de mon présent, et j'ai une régulière envie de disparaître, simplement parce qu'il me semble que rien ne m'attend nulle part, et que cette journée se répètera jusqu'à ma mort, toujours aussi médiocre et grise.
   J'ai tout oublié, j'ai baissé les yeux, j'ai vieilli.

   Et puis la semaine dernière, j'ai relevé les yeux. Grâce à ça :

HTBET

   J'ai déjà un peu parler de HORSE the band ici. Groupe de Californiens, labelisés "nintendo-core", albums qui tabassent, écoutez-les. Voilà pour la biographie.
   En 2008, ces héros modernes, alors signés chez je ne sais quelle maison de disques indépendante américaine (Koch Records, je crois), ont eu une épiphanie : ils ont réalisé qu'ils en avaient ras le cul de tourner avec des groupes qu'ils méprisaient pour la simple raison qu'ils avaient le même distributeur, qu'ils en avaient ras le cul d'obéir à des directeurs artistiques, qu'ils en avaient ras le cul d'obéir aux ordres de leur label, de faire ce qu'on leur disait de faire. De finalement finalement se retrouver à avoir des patrons, un boulot à faire chaque jour, un cahier des charges à respecter. Ce n'était pas pour ça qu'ils faisaient de la musique, ça ne l'avait jamais été.
   Alors ils ont "démissionné". Ils ont quitté leur label. Et ils se sont recentrés sur ce pourquoi ils faisaient ce groupe, cette musique : sur leurs premiers concerts, sur le fait d'être une bande de potes, de voyager, de boire, de vivre un peu en marge.
   Ils ont alors posé les bases du "Earth Tour".

   Pendant trois mois, non-stop, ils l'ont organisé eux-mêmes, sans agent, sans manager, sans label : une gigantesque tournée mondiale, qui allait durer trois autres mois et passer par le plus de pays possibles. Dans n'importe quel type de salle, pour n'importe quel cachet, sous n'importe quelles conditions.
   On ne peut qu'imaginer les casses-têtes logistiques pour que tout ça forme un ensemble cohérent, un trajet censé. Le nombre de coups de fil passés et de mails envoyés dans le monde entier. La tonne de visas et de billets d'avions qu'il a fallu trouver.
   Ils ont emprunté 60 000 dollars, et ont préparé la tournée pour sept personnes : les cinq membres du groupe, accompagnés d'une photographe et d'un pote chargé de tout filmer.
   Puis le "Earth Tour" commença.

   90 jours. 45 pays. 28 avions pris. 75 concerts faits. Des hectolitres d'alcool bus.
   Et puis, aussi, une quinzaine d'heures de film, et deux cents pages de photos couleurs. Qui ont atteri dans ma boîte aux lettres il y a maintenant une semaine, réunis dans un magnifique livre, fabriqué par le groupe lui-même avec autant d'indépendance que la tournée qui l'a inspiré.
   Il est impossible d'en résumer le contenu, même pas sommairement. Impossible de concentrer trois mois d'expériences en quelques lignes.
   Sachez simplement que ce "film", cette quinzaine d'heures, contient de quoi reprendre goût aux choses. Ca contient de l'espoir, un peu de chaleur. Une vision lointaine mais invincible de "l'autre route". De la possibilité d'aller là où les autres ne vont pas.
   Pensez-y. Voyez ces sept personnes qui s'endettent comme des porcs, et qui décident de partir faire le tour du monde pour jouer du metal devant des salles souvent à moitié vide, et pour boire et discuter dans des centaines d'endroits différents, chaque jour, chaque putain de seconde. Pendant trois mois, ils n'ont plus de maison, plus de numéro de téléphone, plus de possibilité de tout arrêter, plus de boulot, plus d'existence quotidienne.
   C'est souvent drôle, presque toujours alcoolisé, ça part dans tous les sens, ça gesticule et ça hurle. Ca dépeint l'ordinaire dans l'extraordinaire. Et puis, d'un coup, ça discute pendant dix minutes, en plan fixe, dans un train de nuit au milieu de la Chine ou dans une maison vide en Turquie. Et ça dit quelque chose susceptible de te mettre la larme à l'oeil. Puis ça redevient fou, odeur de la route qui brûle tes pieds, fatigue telle que t'hallucines dès que tu t'arrêtes de marcher.
   Ces sept personnes sont brutales, pures, violentes. Des guerriers mayas en croisade. C'est la tournée la plus sauvage et la plus belle dont j'ai entendu parler. Leur chanteur a fait les douze derniers concerts avec une épaule cassée non-soignée. Tape sur le coeur, street cred, respect. HEROES the band.

   Le livre regroupant photos et DVD du "Earth Tour" n'a été en vente que pendant un temps limité, temps qui est depuis longtemps dépassé. Alors pourquoi je vous en parle, hein ? Parce que visiblement, HORSE the band va bientôt mettre en ligne, gratuitement, ce film de quinze heures. Lorsque ce sera fait, il vous faudra le regarder. Et vous demander si vous préférez votre vie ou la leur. Pour ma part, j'écris cet article du boulot. Et je connais ma réponse.
   Je vous tiendrai au courant de la mise en ligne du film. Et vous du bilan que vous en ferez.

   Ca peut changer vos vies.