Mes amis de la vraie vie ont déjà entendu cette histoire mais je la raconte à nouveau ici : il y a quelques temps (un gros mois), j'ai assisté dans le métro parisien à l'un des spectacles les plus immondes de ma vie.
   Tranquillement, j'étais occupé à ne faire de mal à personne, assis en attendant mon métro. A la gauche de mon champ de vision apparaît alors un type qui, immédiatement, attire mon attention. Son allure n'était pas incroyable (vêtements ordinaires, look bizarre mais pas ouf non plus, cinquante ans, cheveux relativement longs et crades), et je ne pense pas que ce soit un clochard. Mais simplement, voilà, des années d'usage du transport souterrain de la capitale enseigne l'habitué au sujet des "types bizarres". Ces mecs qui se mettent à hurler des conneries sans raisons, qui pissent sur un distributeur de cannettes tout en mangeant leurs crottes de nez, qui font d'un coup une série de pompes au milieu du wagon... Les Parisiens voient de quoi je parle. Les "types bizarres". Mon sixième sens m'indiquait que celui-ci en était un.
   La suite prouvera Ô combien j'avais raison.
   Il s'asseoit à côté de moi, mais les sièges sont assez espacés pour que cela n'entre pas dans le cadre d'une violation de la sphère physique.
   Il a un livre à la main, qu'il lira tout le long de l'opération.
   Tout en restant concentré sur le mien, de livre, j'observe du coin de l'oeil l'évènement que je préssens, même si j'en ignore encore le déroulement exact.
   Ca ne tarde pas : le type se fourre une main dans le pantalon, côté cul. Très profondément. Clairement, il se fouille l'anus, là, tranquille, à un mètre de moi et d'autres futurs passagers.
   Ca aurait pu s'arrêter là que ça aurait déjà été craignos. Mais non.
   Au bout de quelques dizaines de secondes de spéléologie anale, il retire sa main. Qui est désormais d'un marron jaunâtre à la fécalité indiscutable.
   Et il se la met sous le nez.
   Il hume, il déguste l'odeur, longtemps.
   Je reste immobile.
   Puis le métro arrive.
   Et il s'essuie la main dans ses cheveux, sereinement.
   Je prends un autre wagon.

   Cette histoire, somme toute insignifiante même si gerbante, m'a marqué. Je ne supporte plus le métro. Ou plutôt, je ne supporte plus les gens. Parce que les gens, c'est ça, c'est ce type qui renifle sa merde, c'est ce mec en costume trois pièces, hier soir, qui sent le fromage mort, la vermine, qui bave entre ses dents cassées et qui se met à grogner des insultes sans regarder personne. C'est ce borgne puant habillé en militaire, près de chez moi, qui crache sur les gens dans le wagon et essaie de faire des figures de gymnastique aux barres du métro. C'est le zoo, la puanteur, la dépression corporelle immonde et permanente, les secrets très sales déballés en public, les vomissures qui sèchent aux coins de lèvres béates. Je ne supporte plus mes semblables.
   Alors j'écoute Booba et HORSE the Band, et j'essaie de me construire un refuge. Pour citer Calvin : "J'ai envie de mourir... Correction : j'ai envie que tous les autres meurent".

   Trêve de plaisanterie.

John Fante "Demande à la poussière"
6a00cd96fde2fe4cd500d10a7cfdf78bfa_500pi   Je viens de finir de relire ce roman. C'est de la littérature de très haut niveau, un putain de chef-d'oeuvre qui déclasse 90% des écrivains, définitivement.
   L'histoire d'Arturo Bandini, un type d'une grosse vingtaine d'années qui erre dans le Los Angeles des années 30 en rêvant de devenir écrivain immortel et en tombant amoureux de Camilla, une serveuse de bar. Il en deviendra complètement amoureux, d'une manière finalement assez pure, malgré des débuts orduriers. Mais Camilla ne l'aimera jamais. Parce que Bandini n'est pas un type dont les filles tombent amoureux. C'est juste un pauvre type, et il le sait. Mais il continue à l'aimer, à l'aider, sans rien en retour, sans même plus rien en attendre en retour au fur et à mesure du livre. Ce type, j'ai envie de lui payer des bières, de discuter avec lui, de savoir ce qu'il devient.
   C'est parfois drôle (moins cependant que la plus ou moins préquelle "La route de Los Angeles"), parfois à chialer, toujours juste et vrai. Toujours écrit avec une poésie ordinaire qui vaut mille quatrains par mot. Ca parle de l'échec, des gens qu'on voudrait être sans arriver à même s'en approcher, de l'amour impossible, de manière générale, pour les pauvres types.
   Je cite Bukowski de tête : "Quelle fille voudrait d'un type qui fait la plonge dans un restaurant ?".
   Bukowski signe d'ailleurs la préface du roman, ce qui est un gage de qualité rare. Ces deux auteurs sont parmis les plus grands de mon panthéon. Bukowski, Faulkner, Salinger, James Joyce, Stephen King, Ryu Murakami... Ce genre de gars.
   "Demande à la poussière" est l'histoire des mecs tellement bas qu'ils ne verront jamais le haut que de très loin. Qui rêvent de filles qu'ils n'auront jamais, de vies qui leurs seront toujours refusées, de mille villas quand ils ne peuvent se payer qu'une chambre dégueu à Los Angeles ou à Clichy. Pas de chance, hein ?

   John Fante a fini sa vie sans beaucoup d'argent, en mauvaise santé, amputé des deux mains, sans gloire passée ni présente. Pas de chance non plus, j'imagine. Guillaume Musso et Amélie Nothomb s'en sortent mieux. C'est marrant, hein ?

   L'humanité est un zoo.