plaisir   Tu connais cette sensation, je présume. Et puis, j'en ai déjà pas mal parlé ici. Le retour en terres. Quelques jours passés dans une maison familiale vide, Plaisir, Yvelines, 78370. Des potes restés là-bas et des potes partis de là-bas, des souvenirs de filles, de disques, de retour à la maison, de soirées lycéennes, de noms et de lieux désormais passés.
   Tu peux bien retourner devant ton ancien collège, y rester des heures, ça ne fera pas de toi un collégien à nouveau, tu vois ce que je veux dire ?

   Dans ce contexte qui sent le sépia suant l'été et la bière de 19H avec des amis d'avant ou de maintenant, il y a cette chambre à l'étage, celle qui sera toujours "ma chambre" malgré mon adresse actuelle ou ma vie solitaire dans un studio qui sent la défaite. Un mur entier y est couvert de disques. Des capsules temporelles enfermant dans des notes, des cris et des mots des images et des envies d'alors. Mon autobiographie est contenue dans des boîtiers de cds et des pochettes de vinyles.

   D'abord il y a eu le collège. J'écoutais Skyrock, et "L'école du Micro d'Argent" est le tout premier disque que j'ai acheté de moi-même. J'ai passé trois ans là-dedans. Trois années bien occupées, en parallèle, par mon CDI à plein temps de victime du collège. J'avais pas mal de collègues, mais ça ne rendait pas le boulot plus agréable. Petite vengeance discrète : voir sur Facebook que tel fils de pute surpuissant qui nous tapait dessus en quatrième est devenu chauve, obèse, chômeur, et est marié à une femme qui porte aussi fièrement que lui les adjectifs suscités (j'ai pu juger de la calvitie féminine bien plus souvent que je ne l'aurais souhaité). J'avais une Megadrive, des "Livres dont on est le héros", des figurines Warhammer 40000, et tous les mangas Dragon Ball Z. C'était pas mal.
   C'est en 3ème que j'ai trouvé la porte de sortie, alors que je commençais à douter de son existence. On a toujours tendance à fantasmer ses souvenirs, et chez moi, cette tendance ordinaire prend souvent une ampleur joliment impressionnante. Mais je n'arrive pas à me défaire de l'impression que cette année de 3ème a été l'une des meilleures de ma vie, et en tout cas la meilleure classe que j'ai eue. Une vraie bande, comme j'en ai toujours rêvé au fond de mes nuits humides et frustrées. J'ai découvert "Buffy". "Angela 15 ans". Je suis tombé amoureux. J'allais voir un teen movie chaque weekend au cinéma de Saint-Quentin-en-Yvelines. Et puis Matthieu et Amaury m'ont fait découvrir KoRn, comme je l'ai déjà expliqué.

   Blarf. Ouais. Je suis en train de réécrire un truc posté y'a même pas un mois. Et en plus, je n'ai même pas parlé de ça ! Mon plus gros succès de bloggueur pour le moment. Des kids de jeuxvideo.com qui sont tout grognons. M'est avis que si les jeux étaient gratuits, les gens auraient moins de mal à cracher sur ceux qui le méritent. Juste parce que tu t'es fait racketter de cinquante euros ne t'oblige pas à devenir un paladin du jeu en question.

   On s'en fout, putain. Je ne sais plus de quoi je parlais, et encore moins de quoi je voulais parler. De l'été qui arrive, des gens d'avant, des lieux d'avant, de qui me manque et de qui me manquera un jour. On est destiné à la nostalgie, chaque présent n'étant qu'un passé en sursis. "Ne racontez jamais rien à personne. Si vous le faites, tout se met à vous manquer." Holden, toujours.

   Parlons musique. Les bons disques sont des buvards à souvenirs et à espoirs.

Boysetsfire "After the eulogy"
boysetsfire_aftertheeulogy   Wouchy. J'ai toujours sous-estimé ce disque, consciemment, alors qu'inconsciemment je sais depuis ma classe de seconde que c'est une tuerie sans nom.
   Gros hardcore qui aboie meets emo-pop qui chiale. Le tout sans pose ni recette, ça sent le produit naturel et le terroir du Delaware. Je connais toute la discographie de ce groupe, et clairement, c'est sur "After the eulogy" qu'ils sont au plus haut. Ni avant ni après ils n'ont réussi à atteindre cette perfection dans l'équilibre entre violence pure et pop lacrymale. Ici ils ont su donner une vraie dominante à chaque chanson, certaines étant carrément pop, d'autres carrément hardcore, et chacune réussissant le score parfait dans sa spécialité. Par la suite, ils ont fait l'erreur de souvent mixer les deux extrêmes ensemble, ce qui a abouti à un truc finalement très classique et parfois chiant, assez proche d'un truc genre Rise Against. Genre.
   Là ça tape juste à chaque titre, et t'as juste envie de "frapper l'ennemi jusqu'à ce que phalanges saignent", d'hurler des déclarations d'amour (j'en ai une dans la gorge en ce moment, ça faisait longtemps, je suis content, même si vous vous en foutez !), de t'engager dans le combat armé (les paroles sont très à gauche), et de retrouver des potes et peut-être cette fille quelque part, dans les champs en dehors de la ville ou je ne sais quoi. Tu vois ce que je veux dire ? Ouais, voilà.
   Ca date de 2000, j'avais découvert par un sampler Rock Sound avec Watcha en couverture. C'est bien "golri", ai-je envie de dire pour m'intégrer à la société des jeunes.
   Le groupe est aujourd'hui séparé, mais le chanteur officie dans The Casting Out, un truc vraiment pas mal du tout. Et sur "After the eulogy", les chansons "Across five years" et "Timothy" DOIVENT vous faire bondir l'âme. Si ce n'est pas le cas, je vous raye de ma liste "les personnes dont je supporte la présence".

Far "At night we live"
far_atnight   Putain de retour de fils de pute. J'ai déjà parlé un peu de Jonah Matranga, dieu du songwriting et de l'emo-rock grandiose, donc normalement, comme vous êtes de grandes personnes qui se font leur éducation toutes seules, vous savez que Far était le premier groupe d'importance de Matranga, et l'un des pères fondateurs de l'emo moderne, c'est à dire plus rock que hardcore. Les gens comprenaient tellement peu le truc qu'à l'époque, les journalistes avaient décidé qu'ils faisaient du neo-metal. Ha.
   Leur dernier album datait de 98, c'était "Water&Solutions", et je le connais assez par coeur pour être plus ou moins certain que je le vénère.
    Donc ouais, voilà, c'était cool que Far revienne après douze ans de solo, parce que Jonah n'est jamais aussi bon que lorsqu'il est accompagné d'un groupe qui sait dégueuler sa musique, mais disons que je n'attendais pas le chef-d'oeuvre.
   Zéro en prédiction, Knuckle. "At night we live" explose "Water&Solutions", et est l'"instant classic" le plus évident que j'ai entendu depuis très longtemps. Ca reprend exactement là où les choses s'étaient arrêtées, avec un premier titre, "Deafening", qu'on croirait échappé de 99, avec tout ce que cette année a pu avoir de bon, musicalement. Et puis après, voilà, un album entier de baffes dans ta face, ça crie souvent, ça chante plus souvent encore, c'est jamais vraiment tire-larme tout en étant souvent triste, et bordel, c'est juste le disque que je n'avais pas osé espérer. Et en plus, chanson après chanson apparaît le fait que Far ne se repose pas sur le passé, et que niveau prod, composition et ambition, le niveau est plus haut, et faudrait être crétin pour ne pas se prendre de plein fouet l'expérience que les mecs ont acquise chacun de leur côté pendant toutes ces années. Aucune trahison, aucune stagnation, et un album de rock puissant mais qui sait avoir mal (le vicieux sait bien que c'est ça qui attire la femme), un truc dont chaque chanson pue le hit indie, et que j'ai une furieuse envie de reprendre en hurlant dans un bar enfumé et transpirant. Putain, ça nous change de toutes les merdes "emo" qui avaient investi le terrain de ce lexique. Faut les dégager très vite et reprendre notre musique à ces stars lycéennes reconverties en représentants de commerce pour les couleurs fluos.
   Je l'ignorais, mais Far m'avait manqué. Les revoir dans le présent fait un bien fou.

The Gaslight Anthem "American Slang"
gaslight_anthem_american_slang   Ouais, j'en ai déjà bien parlé alors on va faire super rapide : je me suis trompé. Ce disque n'est pas juste "pas mal +". C'est une tuerie complète, un truc qui donne force, foi et dignité, même si "When we take a beating, we keep it down". En quelques années ces types sont devenues la voix la plus importante du rock contemporain qui ose transpirer et y croire un peu. Un truc pour les travailleurs discrets, les rebelles écrasés, les perdants et les solitaires nocturnes. Gars, je vous aime.

Sleech "One Shot"
sleech   Side-project des membres de Teenage Renegade (mais si, l'un des seuls bons disques de 2009, j'en ai parlé ici... Au passage, j'ai l'impression que le texte d'aujourd'hui radote vachement), c'est tellement proche du "vrai groupe" que j'ai envie d'y voir simplement la suite de leur parcours, avec un changement de nom uniquement dû à des changements de line-up.
   Et là je me souviens un peu du disque et je me contredis tout de suite : c'est pas exactement comme Teenage Renegade parce que de temps en temps, c'est un mec qui chante. Et c'est un peu moins bien. J'aime les voix de filles. J'aime The Action Design. J'aime Fifth Hour Hero. J'aime même No Doubt, en ce moment ("Tragic Kingdom", c'était super classe, en fait). J'aime tomber amoureux des chanteuses, c'est comme ça. Donne-moi de la Californie, donne-moi un été, donne-moi du pop-punk féminin et de quoi acheter une glace ou un burger, et tout ira bien.
   Bref, sinon, c'est toujours aussi bien, surtout quand c'est M'ame Nasty qui chante. Surtout qu'elle chante mieux que pour Teenage, et s'autorise des écarts qu'elle n'osait pas il y a un an. Pas beaucoup de chansons, pas que des tubes impériaux (la seule l'étant de manière indiscutable étant la première "On no one's list", écoutable sur le MySpace de Teenage Renegade), mais ça se tient droit et ça n'a peur de rien, et surtout pas de la crédibilité punk-mes-couilles-sur-ton-oreille. Pop-rock qui sent le chewing-gum à pleins tonneaux. Et la pochette est aussi cool que l'était le livret de l'album.
   Donne-moi un lycée à Sunnydale, aussi.
   Ha putain oui, important : vous ne pouvez acheter ce cd qu'avec le dernier numéro du zine de son guitariste, Nasty Samy. Pas de souci à avoir, c'est un homme selon mon coeur. La preuve.

   Juré, la prochaine fois que je parle de musique, j'arrêterai de chialer. A plus.