Crois-le ou non, mais j'ai connu l'internet en 56 Ko/seconde. Ca faisait un très désagréable bruit de téléphone quand tu te connectais, tu étais limité à cinquante heures par mois, et même s'il n'y avait à l'époque que des sites horribles avec un fond noir et des lettres bleu fluo entourées de .gif scintillants, t'en fais pas qu'on l'explosait, le forfait.
   J'étais au lycée. Fin de seconde, si mes souvenirs sont bons.
   Un an plus tôt, grâce à des mecs de ma classe de troisième qui s'appelaient Matthieu Lavoie et Amaury Darrieutort, je me prennais "Follow the Leader" de KoRn et "Americana" de Offspring dans la gueule, et ma vie changeait. Pour de vrai, je veux dire. Je ne veux pas tomber dans la démesure, mais ce fut peut-être là l'un des tournants les plus importants de mon existence, l'une des briques les plus constitutives de ce que je suis aujourd'hui.
   Rock. Culture américaine fantasmée qui doit autant au punk-rock qu'aux films d'adolescents ou à Stephen King. Puis, petit à petit, marche après marche, découverte de la musique indépendante, collection de disque qui grandit, les concerts, le sentiment d'appartenir à un groupe particulier.
   Le rock, principalement dans sa forme américaine, même si pas uniquement, m'a apporté énormement, et m'a permis, à l'époque, de me forger quelque chose, de "devenir moi". Peut-être que c'est une faiblesse de ma part, peut-être que je ne devrais pas vivre et me définir par ce que j'aime, mais c'est ainsi.

   Revenons-en à l'internet 56Ko/seconde. A l'époque, Myspace n'existait pas (maintenant, Myspace n'existe plus... Enfin, presque). Youtube ou Dailymotion non plus. Télécharger UNE SEULE chanson en .mp3 prennait un bon quart d'heure. Un clip, t'y pensais pas même dans tes rêves malades. D'ailleurs, cette idée de télécharger des clips montrent bien que Youtube n'était pas encore à l'horizon... Bref.
   Croyez-le ou non, ça aussi, mais quand j'étais en seconde, se tenir au courant de l'actualité musicale qui m'intéressait, ça passait par l'achat du magazine Rock Sound et par son sampler mensuel. Combien de disques achetés sur la seule foi d'un titre sur un cd avec une pochette cartonnée représentant Placebo, Incubus, ou je ne sais quel autre groupe en couverture ce mois-là ? Bah plein.
   J'avais ce pote, Fabien Depenne (beaucoup de name-dropping, mais le sujet le mérite), et cet autre pote, Romain Bourdonnais. On ne se voit plus, ces temps-ci. L'âge adulte, les chemins qui s'écartent, tout ça. On se passait des disques et des noms de groupes. Et puis Fabien avait une connexion internet qui, à l'époque, semblait venir de la Guerre des Etoiles. Il téléchargeait des raretés, des b-sides de nos groupes favoris, des trucs complètement inconnus trouvés par hasard sur Edonkey (remember ?). J'ai encore, quelque part chez mes parents, certaines des compiles cd-r qu'il m'avait faites. On a fait plusieurs concerts, ensemble, tous les trois. Papa Roach. Deftones. Rage Against The Machine. System of a Down. Une époque pour les cheveux sales, les bracelets à pics et les pantalons trop grands.
   Plaisir, là où je vivais alors, n'est pas une petite ville. Mais ce n'est pas non plus Paris. C'est une ville, ou c'était une ville, au moins, dans laquelle tu te sentais relativement seul, quand t'avais ton sweat KoRn et tes dreads mal faites. Où Fabien, Romain, quelques autres et moi nous nous faisions notre éducation musicale nous-mêmes, sans mentors, sans grands frères, sans mépris pour notre jeunesse et notre mauvais goût. Tout au premier degré, et vogue la galère yvelinoise.

   Ensuite il y a eu la fac. Là je suis passé plus véritablement au punk-rock, avec une étape de transition par le hardcore. Et puis la suite est plus proche, et ça ne sert à rien d'en parler. Peu importe, ici et maintenant.

   Ce dont j'avais envie de parler c'était de ça, de ces noms de mecs que désormais je n'oserais pas appeler de peur que ça paraisse bizarre. De ces cd-r. De ces groupes : Cold, Filter, Staind, Taproot. Connerie sur connerie. J'adorais et j'adore toujours ça, d'une certaine façon mais sans second degré.

f_DeftonesWhim_2ec9c30   Je voulais aussi parler des Deftones. De cet album dont le boîtier était en plastique rouge. Cet album qui est sorti à la toute fin de mon année de seconde, et que j'ai acheté à St-Quentin-en-Yvelines, une ville/centre-commercial dans laquelle je ferai, quelques années plus tard, mes études supérieures. Il y avait un cinéma à côté, dans lequel j'étais allé voir Scream 3, Urban Legends, Souviens-toi l'été dernier 2, et dieu seul se souvient quels autres slashe-ton-teenage. Il faisait super beau ce jour-là, et dans mes yeux déformés par trop d'épisodes de Buffy, mes yvelines ressemblait à cette Californie que je n'avais alors encore jamais vue.
   J'ai passé l'été à écouter ce disque. Chez moi. Chez Romain. Chez Fabien. Fabien, mec, la maison de tes parents me manque !
   Sur ce disque, "White Pony", ne figurait alors pas cette chanson qui donne son titre à ce texte. "Back to School". Elle est arrivée l'année d'après, parce que la maison de disques trouvaient que l'album, pourtant fantastique, manquait d'un single. Alors les Deftones lui en ont donné un. Un titre qui peut faire tirer sa larme à qui a, lui aussi, une pile de vieux Rock Sound au fond d'un placard.
   Regardez bien ce clip. Il est important. Il est ce qu'une partie de moi rêvait d'être à l'époque. Il est ce qu'une partie de moi regrette aujourd'hui de n'avoir jamais été.

   Mais ça va. Parce qu'il y a la musique et les souvenirs. Et que les deux vont super bien ensemble. Regardez ce clip.