Non, je n'ai pas encore fini tous mes dossiers pour la fac, ni préparé le stage qui commence dans deux semaines. Plus les échéances se rapprochent, plus elles me paraissent insurmontables, moins j'en fais. Logique, donc inutile d'en parler.
   Non, je n'ai pas vu le nouveau Freddy et je le regrette, surtout que sa nouvelle gueule est cool, mais c'est ainsi.
   Non, je n'ai pas encore tous les trophées à Super Street Fighter 4 et je ne les aurai probablement jamais, la faute aux "défis".
   Non, très peu de disques m'ont excité depuis ce début d'année. Même le nouveau Gaslight peine à se hisser à bord de mon panthéon. En fait, depuis cet hiver, j'ai surtout écouté Booba. C'est comme ça.
   Quand même, quelques disques, parce que même si c'est la crise, et que donc la politique de rigueur nous impose un ciel gris, l'été se rapproche. Et un été sans bande-son, c'est comme un printemps sans bande-son.
   Par contre, avant, un récit marrant de mon week-end dernier.

   Comme vous le savez ou pas (ceux qui savent savent), je suis l'un des auteurs des Chimères de Mirinar, une série de fantasy. Et en ce moment, on se pose pas mal de questions sur l'avenir du truc, sur ce qu'on veut en faire, tout ça... En gros, on voudrait le faire publier, mais on hésite sur la méthode, et on expérimente un peu. Histoire de faire monter une vague notoriété naissante, on a décidé de faire quelques salons et conventions, histoire d'être présents physiquement sur le terrain. J'imaginais qu'en gros, ce serait l'équivalent "elfes et dragons" des concerts dans le punk-rock.
   Sauf que non. Les conventions de fantasy c'est la mort. C'est une bande de types qui se connaissent tous et se serrent la main en souriant et se détestant parce que tel Shaman Julien a fait plus de ventes sur le dernier salon que tel Nicolas l'Elfe des Bois, et que tel fanzine sans lecteurs avait un stand plus grand que telle équipe de courts-métrages sans spectateurs. Et tout le monde s'en bat la race qu'il y ait des visiteurs ou non tant qu'ils peuvent parler de leur budget et de leurs plans secrets pour devenir les plus grands éditeurs de France.
   Mes compères et moi-même étions invités sur le salon de la semaine dernière par un mec dirigeant un fanzine que je n'ai pas envie de nommer. Nous ne connaissions pas du tout ce mec, ni du tout ce fanzine, et même si l'invitation était sympa, je ne peux pas me retirer de l'esprit qu'elle était sûrement motivée par le fait qu'en échange, je devais lire deux des livres du suscité mec pour lui donner mon avis.
   Je les ai trouvés affreusement mauvais, je lui ai dit, mais il s'en foutait et on a quand même été invités. Cool de sa part.
   Sauf que non. Parce que ce festival se déroulait sur le campus d'une grande école, et que c'était triste à en chialer. Beaucoup de moyens (une "monnaie locale" faite spécialement pour l'occasion, des sweats personnalisés sur chaque organisateur, ce genre de trucs) pour un salon complètement vide. Personne personne personne. Que les exposants passant d'un stand à l'autre pour discuter ventes et finances avec les autres.
   En une seule journée, j'ai pu avoir tout le bilan financier de notre hôte, qui à l'écouter est quelque chose comme le pape de la fantasy en France. J'ai sérieusement de quoi en douter, et encore plus de quoi vouloir éviter toute future invitation de sa part ou de quiconque du genre.
   Ce qui se passe dans ces salons ne sort pas de ces salons. C'est un microcosme dans un microcosme, chacun tirant une gloire incompréhensible d'un bout de stand désert et de quelques livres auto-édités que personne n'achète ni ne lit. Ces salons sont, aux yeux de ceux avec qui j'ai parlé le week-end dernier, une fin en soit, le but réel de tout le reste. Personne ne s'intéresse aux livres, personne n'a la moindre attirance pour la littérature au sens large, tout le monde se fout de tout le monde, mais c'est cool, ça se la pète et on comprend pas pourquoi.
   Malaise d'une journée et d'une salle complètement vides.
   En début de matinée, une femme joue des airs médievaux sur une harpe au milieu du hall. Quatre ou cinq personnes sont assises sur des chaises, certaines en train de comater assez ouvertement. La musicienne leur explique des trucs sur l'art de la harpe, tout le monde dort. Elle a l'air heureuse de jouer. Dans l'après-midi, un autre concert aura lieu, avec une seule personne pour public au début de la performance.
   En début d'après-midi, Matthieu (le dessinateur de Mirinar) et moi-même sortons un peu. Un trébuchet annoncé comme spectaculaire est installé dehors. Le truc fait la taille d'une chaise de bureau. Nous assistons à un lancer de balle. Elle part à moins de dix mètres et rate le seau qui était visé. Nous sommes les deux seuls spectateurs de la performance. Métaphore de l'échec du week-end. Nous nous éloignons discrètement.
   Tous les auteurs présents sont auto-édités, démarche qui n'a, en littérature, pas grand-chose à voir avec le fait d'être indépendant en musique. Un nuage de frustration agressive flotte dans la tête de chacun, qui semble à la fois mépriser les autres auto-édités et haïr les "professionnels".
   Ca discute peu, pareil de mon côté. Matthieu et moi ressortons boire des bières assis sur un escalier en pierre. Un chat traverse le campus poursuivi par un chien. Personne nulle part.
   Le seul stand un peu fréquenté est celui d'un mec proposant d'écrire votre prénom de façon médiévale sur une feuille A4. Les quelques familles présentes parce qu'elles habitent à côté lui achètent toutes les prénoms de leurs enfants. C'est clairement la star du salon. A un moment, il passe devant nous et lit la quatrième de couverture de Mirinar. On serre les fesses. Il s'en va. On désserre les fesses.
   Les voix des exposants résonnent dans le hall vide.
   Rien à faire, personne à qui parler.
   C'est tout. Une journée perdue, aucune rencontre de faite, rien à en tirer sur aucun plan. Une tristesse sans fin, et la sensation de devoir désormais éviter tout ça sous peine de devenir comme eux. Sauf qu'il nous reste quelques salons à faire. Il va me falloir amener plus de bières. Je ne sais même plus ce que j'étais allé chercher là-bas.

   Parlons musique, maintenant. Elle est bien plus réconfortante que ces ambitions de merde que j'ai pu nourrir avec Mirinar. Les écouteurs dans mes oreilles sont les seules choses dont j'ai besoin lors de ces trajets de retour chez moi. Le seul renfort vraiment capable de faire tenir la citadelle face aux déceptions.

l_7ec354fd90e5424a89b4e99c535a2378Cassis Orange "EP"
   Je connais ces gens. J'ai un peu traîné avec eux pendant les quelques semaines que j'ai passées en Caroline du Nord. Ce sont des gens bien, voire un peu mieux que ça.
   Autumn, la chanteuse et compositrice principale du duo, est foutrement douée. Ca fait trois projets que je l'écoute, et ses chansons sont des trucs discrets et puissants capables de te faire lever la tête sous la pluie. Voix cassée avec un vernis sucrée, effets électros jamais pesants, bourdonnement par-dessus le clavier et la batterie (pas de guitares ici), envie de prendre un avion et de passer une journée dans un parc japonais à écouter ses chansons et à se dire que, peut-être, on peut se calmer un peu, espérer que les choses aillent mieux demain. A chaque fois que j'écoute ces quatre chansons, j'ai envie d'appeler Tres et Autumn et de discuter avec eux. Je ne sais pas de quoi, mais leur musique me donne envie de leur présence.
   C'est triste mais ça continue à se tenir debout. Bizarrement très peu bancal malgré le côté fauché du son. On peut parler du sens mélodique américain mais bon... Mélodies qui butent et font chialer quand il est dix-neuf heures, ambiance décomplexée qui suinte l'émotion sans être émo et qui ne cherche à bouffer à aucun ratelier. Bande-son qui s'accorde mal de la puanteur du réel, parenthèse céleste permettant de continuer à y croire. Ca grésille d'électricité mal enregistrée, de signaux contraires, et pourtant ça tient debout et ça te parle. Pop automnale au physique fragile mais qui te nique ta gueule au bras de fer. Ca sent la fac en hiver, voilà ce que je peux te dire de plus précis.
   Je ne sais pas trop comment on peut vivre sans ces quatre titres. Achetables sur leur MySpace pour le prix des frais de port, dans un packaging qui vaut plus que ta vie. Ou même téléchargeables gratuitement sur la même page. Aucune excuse.

Twin Pricks "Young at heart"
tp   Autre duo autre ambiance. Mais en même temps, pas tellement.
   Je connais, au moins de réputation, le type à gauche sur la photo. Un (ancien ?) activiste de la scène punk-hardcore française, un messin qui s'appelle Flo ou Buddy Satan, suivant les lieux virtuels ou réels.
   Je connais aussi ses anciens groupes (qu'il a partagés parfois avec le type à droite sur la photo), mais ça, ça n'a été d'aucune utilité ici. Parce qu'avant, ça donnait dans la surviolence hardcore, globalement, et que là, ça ne donne même pas dans la violence rock.
   Ca donne dans des cordes de guitare sèche faites avec des tripes et dans la pop manteau fermé et tête rentrée, parce qu'ici aussi l'automne arrive.
   Même si je viens de mettre la main sur l'un de mes disques de l'été.
   Cinq chansons, au moins trois chefs-d'oeuvre (les trois dernières du disque, en fait), et une putain d'envie de les écouter assis dans un jardin avec des potes pas vus depuis longtemps, quelques bières à portée de main et le jour qui se couche sur une ville dans laquelle je n'habite plus.
   On peut citer Jonah Matranga ou Elliot Smith, ou même, allez, soyons des dingos, Saves The Day en acoustique, pourquoi pas, convoque toutes les figures de l'emo-pop la plus classieuse, mais tout le monde devrait s'en battre la race. Ce genre de chansons se passe de toute référence. Ca touche à l'essence de la pop, c'est direct des enceintes à ta gueule, pas besoin d'analyser ou de réfléchir. Limite, peu m'importe pour le moment quelle sera l'histoire de ce groupe, ce disque se suffit à lui-même, c'est des paroles assez évidentes pour couler sans te noyer, deux voix que t'as envie de penser être la tienne, des mélodies qui sentent la voiture un soir d'été et les nuits caniculaires. Mes images habituelles. C'est un disque qui mériterait de n'avoir pas de nom, pas de visage, et d'être dans toutes les oreilles crépusculaires ces trois prochains mois.
   Ca se passe sur Chezkitokat, et qui que tu sois, je pense que tu mérites de l'avoir.