Grâce à de bien méritées vacances (universitaires seulement ; comme d'habitude, je vous écris depuis l'hôtel où je bosse, dans une chaleur moite et poussiéreuse tout à fait spécifique à cet endroit oublié des dieux), j'ai passé deux jours, en début de semaine, chez mes parents, à Plaisir. 78370, yvelines, mec.
   Quand j'étais au lycée, j'aimais à croire que je détestais mes parents et qu'ils me le rendaient bien. La faute à des écoutes trop répétées de KoRn, et à la croyance sincère que tous les adultes étaient de sombres merdes et des incapables moraux absolus.
   Aujourd'hui, et ce depuis quand même quelques années, j'ai pris conscience que mes parents avaient fait un putain de job de dingues. Ils m'ont bien élevé, un quasi sans fautes sans pour autant m'avoir surprotégé ou couvé. Ils m'ont mené à bon port. Maintenant, à moi d'y faire mon trou, dans ce port, mais en tout cas, je garde une gratitude calme et éternelle pour les deux capitaines qui m'y ont déposé.
   Par contre, et là c'est pas de leur faute, le port dans lequel ils m'ont déposé pue la merde.
   Bref, mettons fin à la métaphore, l'odeur du poisson me fait déjà chier.
   Je vis seul (ou en colloc, mais c'était une expérience que je préfère oublier...) depuis à peu près deux ans maintenant, et revoir mes parents est toujours un plaisir étrange. En général c'est le dimanche matin, je vais directement à Plaisir depuis le taf, une heure trente de transports, mais à 8H du mat un dimanche, dans des trains vides, ça a quelque chose d'assez chouette. Surtout que Paris-Montparnasse/Plaisir-Grignon, bordel, je l'ai fait, ce trajet... Je connais les stations par coeur, les paysages aussi, et bien que je ne me sois jamais arrêté à Chaville ou à Sèvres Rive Gauche, je ressens un vague sentiment d'appartenance quand j'y passe. La force de l'habitude et de la carte Imagine'R, mes frères et mes soeurs.
   Retourner chez les parents, c'est s'assurer que les choses continuent à exister sans nous, et qu'on aura toujours une espèce de sanctuaire pour le cas où. Je ne compte pas retourner chez mes parents, jamais si je le peux. Mais je suis loin d'avoir une situation stable, et loin d'avoir quoique ce soit, en fait. Et savoir que cette baraque et ces gens sont là, m'aiment, bah c'est juste rassurant. Le back-up est assuré.
   Ce sont des gens bien. Pas forcément les gens que je me vois devenir, ou même que je voudrais devenir, mais des gens bien, que j'aime et respecte en même temps. Et puis, la famille proche, c'est un truc bizarre, quand même. Pouvoir débarquer sans coup de fil, pouvoir piocher de la bouffe dans les placards sans rien demander, pouvoir vanner tout le monde sans avoir ni à s'excuser ni à tâter le terrain, avoir la certitude que la relation est assurée, le lien noué, et que les dimanches matins seront possibles encore longtemps.
   Depuis que je ne vis plus avec eux, je comprends mieux ce que je ressens pour mes parents. Les souvenirs que j'ai d'eux n'ont rien à voir avec les souvenirs que j'ai de mes amis même les plus proches. Mes parents ont été là pendant des années, quasiment chaque jour, à m'engueuler, à me casser les couilles, à me donner envie de les frapper, et simplement, à m'aimer, m'aider et me protéger. J'ai trop de souvenirs d'eux pour que me souvenir d'un en particulier ait un sens. Ils sont là, c'est tout. C'est comme ça qu'on peut voir la famille, non ?

19296611_jpg_r_760_x_f_jpg_q_x_20100315_012925   Reste que le dernier souvenir en date, c'était lundi soir, et c'est d'être allé voir "Mammuth" avec eux au cinéma de Saint-Quentin-en-Yvelines, autre haut lieu de mes souvenirs, circa fac, cette fois. On y reviendra peut-être un jour. Pour le moment, parlons de "Mammuth" et de Depardieu le gros tas.

   Mon père est fan du Groland. J'en suis simplement amateur ponctuel. Et, confessons nos fautes, je n'ai vu ni "Aaltra" ni "Louise Michel", les deux précédents films de Kervern et Delépine, les deux grolandeurs à l'origine de "Mammuth". Donc je m'attendais à un truc "social et marrant". Enfin, plus ou moins. Parce que j'avais vaguement vu des images du film autour d'un reportage sur Gropardieu, et ça m'avait laissé une impression bizarre. Bref, père dit Groland, mère dit "Adèle Blanc-Sec", forcément, entre Gropardieu et Grobesson, je suis mon père, obligé. Besson est vraiment la pire sous-merde que l'humanité ait enfantée. Plus ou moins.
   Au passage et sans trop de rapport, je n'adore pas forcément Depardieu, non plus. Mais putain, récemment, pendant une pub de la Nouvelle Star (ma vie est incroyable), je suis tombé sur le film des "Misérables", et bordel, si Depardieu joue "okayement", Christian Clavier est la pire sous-merde que le cinéma ait enfantée. Plus ou moins.
   Oui oui, je sais, "Mammuth". Bah c'est super bien et aussi touchant que difficile. Ok, aussi, parfois c'est drôle, voire hilarant (confère un pot de départ plus vrai que nature, et d'une awkwardité qui sent le vécu). Ultra-réaliste et crade dans son image (pas ou peu de maquillage, des peaux qui suent et puent, des cheveux plus gras qu'un pot de Saint-Doux, des intérieurs de baraques qui te feront penser à celles des parents de tes potes de primaire, des plans dans les rayons surgelés de grandes surfaces aussi glauques que les nôtres...), mais en fait méchamment poétique dans ce qu'il raconte et dans comment il le fait. Ca donne une voix authentique et trop rare aux villes de banlieue, à la "France d'en-bas", à la "classe moyenne moins", aux gens sans prétention et sans gloire, aux boulots, aux maisons, aux relations et aux vies discrètement merdiques. A ceux qu'on ne fait jamais parler parce qu'on pense qu'ils n'ont rien à dire.
   Très rapidement, le scénario (un ouvrier de boucherie industrielle qui doit retrouver des fiches de salaire vieilles de trente ans pour toucher sa retraite) passe au troisième plan, et le film s'attarde alors sur des tableaux, des grâces temporaires qui éclosent au fil de la route prise par Mammuth et sa moto. Un road-movie français. Des rencontres surréalistes, des incompréhensions entre le monde et ce gros type aussi largué que larguable, et simplement, parfois, des images qui se passent de sens exprimé et de parole, et se suffisent à elles-mêmes sans effort apparent ni posture merdique. La beauté au milieu de la merde fumante que la vie nous chie dessus chaque jour. Rien n'est caché, ni l'horreur ordinaire et le broyage industriel de l'âme humaine, ni la fuite et l'air libre qu'on peut se trouver en cherchant un peu. Mammuth n'est plus en quête de grand-chose, seulement d'un peu de liberté, de solitude à plusieurs, d'alliés. Du fantôme d'Isabelle Adjani, qui joue son amour d'adolescence avec une maestria inquiétante et gênante. Elle a beau s'être tabassé le visage à coup de botox, cette femme fait quand même son putain d'effet. Je l'aime.
   Puisqu'on en est aux actrices, y'a aussi Miss Ming, qui joue une autiste, et qui y arrive super bien. Sûrement parce que l'actrice elle-même est autiste. Ce qui ne l'empêche pas de tenir plusieurs scènes sur ses épaules, et d'illuminer le film en en étant le second rôle juste derrière Gropardieu.

   "Mammuth" est un vrai film de cinéma, avec un sens de l'image et de la mise en scène rares. On rigole, on retient deux trois larmes, on sert les dents, et on y repense. Plusieurs fois par jour. Des images restent. Je n'attendais rien du duo de Groland, et j'ai eu un package complet, sans avoir vu de vraie bande-annonce, sans avoir lu de critique, sans avoir utilisé internet. Ca fait du bien, parfois, d'être surpris pour de vrai.
   Ce que vous ne pourrez plus vraiment être après cette lecture. Désolé. Trop tard.
   Ha. Et mes parents aussi ont aimé.

   Note d'au revoir pour ce soir : j'officie désormais comme critique bd sur le fameux site Psychovision. Deux premiers articles de ma plume surdouée ont déjà été publiés. Allez les lire tout de suite. Et après, si vous voulez, je vous autorise aussi à visiter le rester du site.
- Critique du comics "Empowered" volume 1
- Critique du comics "Freaks of the Heartland"