gaslight_anthem_american_slang1   "American Slang", le nouvel album de The Gaslight Anthem, a "leaké" deux mois avant sa sortie. La preuve.
   Bien entendu, j'ai décidé de faire partie des infâmes, et Hadopi peut maintenant lâcher les chiens et m'envoyer un e-mail pas content pour me dire que je suis en train de tuer l'industrie du disque.
   A Hadopi, je dirai "lolilol", et aux autres, je répondrai simplement qu'"American Slang" aura le droit au même traitement que les autres disques du Gaslight : je vais l'acheter cinq fois au moins, dans chacune des couleurs que revêtira la version vinyle, en cd, en cassette pirate tchèque s'il faut, et quand on se reverra dans un an, je le connaîtrai par coeur, mise en page du livret inclus, et je l'écouterai encore.
   D'ailleurs, je commence déjà à pas mal les connaître, les dix chansons qui composent ce putain de disque.

   The Gaslight Anthem est un groupe jeune. Leur premier album, "Sink or Swim", n'a que trois ans. Et pourtant, peut-être par faiblesse, je les ai laissés devenir l'un de mes groupes favoris, et quand je dis "l'un des", je veux dire qu'il est deuxième, juste derrière The Ataris.

   Ca tient à pas mal de choses, à la cristalisation en musique des imaginaires américains que j'aime, du punk-rock aux années 50-60, de la narration ultra-détaillée aux références cryptiques, à la foutue voix de Brian Fallon, l'un des chanteurs actuels les plus classes du rock, à la nature de tube ultime dont chaque chanson se pare quasi-immanquablement, et puis, aussi, forcément, ces paroles incroyables, pleine de références très précises, de souvenirs abîmés, et de regrets qui s'excusent d'exister, mais qui existent quand même. "Everybody leaves, so why wouldn't you?", nous disait-il par exemple en ouverture du précédent disque, "The '59 Sound" (leur meilleur, un chef-d'oeuvre absolu, et également l'indéboulonnable occupant de la partie gauche de la bannière du présebt blog).
   Je dis ça comme ça, hein.

   Au départ j'avais écrit un texte sur ce disque qui se finissait en lettre à Adèle, une copine qui m'est chère et qui me manque régulièrement. Mais ça s'est fini en vraie lettre, et ça n'avait rien à foutre ici. Vous auriez tout dégueulassé avec vos yeux de crapauds voyeuristes.
   Nous allons tout reprendre, et coller au disque. "American Slang", donc. Sortie le 14 juin. Critique aujourd'hui.

   D'abord, allons droit au but : ça ne fait que quatre jours que je l'écoute, mais je suis déjà à peu près certain qu'"American Slang" n'est pas aussi bon que l'est "The '59 Sound". Ceci étant dit, quand j'ai écouté "The '59 Sound" pour la première fois, je m'étais dit qu'il était loin derrière "Sink or Swim", alors, bon, mon jugement, hein...
   Au moment où j'écris ce texte, il est un peu moins de sept heures du matin, je suis à l'hôtel où je bosse et le jour se lève sur Paris. C'est l'un des moments que je préfère. Le petit matin et le crépuscule. Et qu'on m'épargne la symbolique. J'aime juste leur lumière et leur silence. On s'y sent bien.
   J'ai bossé à la poste, en tant que facteur, pendant de nombreuses vacances d'été. C'était absolument déprimant et mes collègues étaient tous à moitié fous (sauf un, Gilles, qui l'était complètement et menaçait ouvertement d'un jour débarquer avec un fusil), mais ça avait au moins l'intérêt de me faire lever avant tout le monde. Je me souviens super bien du chemin de la gare jusqu'au centre de tri, vers six heures du matin en plein été. Personne dans les rues, aucun volet ouvert. La ville m'appartenait, les trottoirs étaient déjà chauds, le ciel déjà rose, j'avais à l'époque "War all the Time" de Thursday dans les oreilles, et tout allait bien, au moins pendant la dizaine de minutes que je prennais pour arriver à la poste.

   Ce matin je viens de sortir pour acheter le pain nécessaire au petit-dèj des clients, et pareil, cette lumière rose et brumeuse sur Paris, des silhouettes de tours au loin, et déjà une légère chaleure. Le nouveau Gaslight dans les oreilles, cette fois. La chanson "Old Haunts". Qui dit par exemple "Don't sing me a song about the good times / Those days are gone and should just let them go / And God helps the man who says / If you'd have known me when". Dites-moi que Brian Fallon n'est pas l'un des plus grands poètes du rock actuel et je vous pète la gueule.
   C'est un album étrange, qui se refuse à la tristesse, se faisant presque violence pour ça et s'obligeant à certains titres mineurs pour éviter l'amertume quin, jusqu'ici, caractérisait le groupe. On refuse de penser au passé, on le dit et on le répète, on avance en faisant tourner les guitares, et d'accord, ça nous fera l'été, comme d'hab, je n'écouterai que ce disque jusqu'au moins en septembre, je le sens d'avance... MAIS BORDEL ! La dernière chanson, "We did it when we were young", est probablement la plus triste jamais composée par le groupe, et également sa meilleure ! Neuf titres qui se forcent à sourire, et puis cet aveux final de désespoir, d'abandon, de mec qui s'écroule au sol avec un trop-plein d'alcool et de larmes dans le crâne, et putain, simplement, voilà, cette chanson cloue au sol, fait piquer le nez, et tout ce que tu peux revoir, c'est les années passées, les filles jamais revenues, ce lycée pour lequel nous ne sommes plus rien.
   Peu importe la qualité d'"American Slang". "We did it when we were young" est à elle seule suffisante pour en faire un nouveau disque exceptionnel dans la carrière de The Gaslight Anthem. Je vous en supplie, écoutez-le. Faites acte utile. L'industrie de la musique doit crever, mais certains groupes, certains disques, doivent exister. Pour ça, suffit de les écouter. Et quand ils le méritent, c'est pas très difficile à faire.

   Dans la lettre que j'avais écrite à Adèle, je parlais à un moment du fait de devenir adulte. Quand j'étais ado, cette notion me terrifait, j'y voyais une montée vers l'échafaud, une guerre perdue d'avance dont je me protégeais en écoutant The Offspring et en regardant Buffy, les considérant comme des fétiches capables de me protéger de ce mauvais sort qui finissait par tout avaler.
   Mais en fait, maintenant que j'ai vingt-six ans, j'ai de plus en plus souvent l'impression que "devenir adulte", ce ne sont que des mots, et que nous restons ceux que nous étions et ceux que nous saurons. Nos attitudes changent, notre place, notre gueule et notre bide, mais certains trucs restent. L'amour des premières minutes d'un matin d'été, par exemple.
   Il n'y a pas de point de rupture, pas de lettre recommandée pour t'informer que ça y est, il est temps de prendre tes responsabilités, de t'acheter une cravate et de te trouver un vrai boulot. Ce serait sûrement plus facile. Simplement, voilà, on regarde un jour par-dessus son épaule et, putain, on s'aperçoit que certains trucs se sont vachement éloignés, quand même... Ca fait huit ans que je ne suis plus lycéen. Et chaque année ça devient un peu plus difficile à comprendre. Tellement que parfois, je me dis finalement que si c'est ça la vie, l'attente d'une explication qui ne vient pas, alors à quoi bon ? Qu'on me donne une poignée de drogues, une bouteille, et qu'on me laisse tranquille. J'ai l'impression d'avoir eu des réponses avant des questions, et de me préparer à passer ma vie à courir derrière des espoirs morts depuis une paie.

   Bon, voilà à quoi m'a fait penser "We did it when we were young". Une chanson nocturne pour ceux qui font les durs mais ont tout le temps mal aux yeux et connaissent leur ville par coeur.