Il y a quelques années, j'ai écrit un roman/fanzine appelé Terrortriste. L'histoire de Sarah, une post-ado paumée qui provoquait des trucs étranges. De temps en temps, Sarah utilisait les pages de Terrortriste pour parler de trucs qu'elle aimait, un peu comme je le fais ici. Et comme Sarah m'était très proche, elle aimait globalement les mêmes trucs que moi.
   Je vis une période étrange ces temps-ci, peut-être une période discrètement cruciale. Je vis seul dans un appart sans intérêt, je n'ai pas d'argent, un taf de merde, je poursuis des études qui chaque jour me démotivent un peu plus, j'ai 26 ans depuis un peu plus d'une semaine, et globalement, les choses qui m'importent ne fonctionnent pas bien. Je me sens seul, et le radiateur de ma cuisine ne fonctionne pas. Petit à petit, toutes ces merdes grignotent mon énergie et ma foi.
   Pour tout vous dire, j'ai peur de me réveiller dans quelques années et de découvrir que je suis devenu un type qui n'a rien à dire, rien à faire, personne à appeler, et qu'il n'y a plus aucun moyen de changer ça. Ca me terrifie.
   En ces temps sombres, il me semble essentiel de revenir en arrière avec l'éclairage d'aujourd'hui. De repenser le lycée, Plaisir, les amis d'alors, de retrouver des noms et des visages, de reparler à Sarah. De peut-être la faire reparler aussi. De retrouver la foi en tout ça.
   Dans le quatrième Terrortriste, Sarah avait écrit quelques pages sur Buffy, série qui cristalise superbement mes tourments actuels. Voici ces pages, simplement éditées pour être mise à jour. Si vous voulez lire la version vintage... Bah commandez-moi un Terrortriste, tiens !

Chosen810

     J’assume le pseudo pathétique de ma vie à travers ce que je vais dire, mais lorsque Buffy était diffusée, cette petite heure hebdomadaire était la meilleure de ma semaine, et je ne vois pas pourquoi j’aurais dû l’échanger contre une vie solitaire et grise noyée dans la dépression lycéenne. Buffy m’a plus aidée que les potes que je n’avais pas et que mon enfance qui s’enfuyait, et je suis prête à péter la gueule à celui qui me mépriserait pour ça en me conseillant avec dédain et paternalisme de me tourner vers « la réalité ».

      Buffy, donc. Buffy contre les vampires. Rien que d’avoir réussi à être un succès avec ce nom c’est grandiose, on ne peut que s’incliner. Je ne vais pas vous faire l’affront d’une présentation générale, Sarah Michelle Gellar, jolie blonde, bastons dans les cimetières, couloirs de lycée, « à chaque génération il y a une élue, seule elle devra combattre les forces du mal », et oui il y a un loup-garou guitariste, des sorcières lesbiennes, un maire démoniaque, des vampires amoureux, des démons bidons, des résurrections et des cimetières partout. En fait, en sept ans et autour d’un immuable quatuor de héros (Buffy, son pote Alex, loser éternel, sa meilleure amie Willow, l’une des suscitées sorcières lesbiennes et Giles, la figure du mentor sévère mais juste dépassé par la jeunesse), à peu près toutes les situations les plus débiles et improbables sont arrivées. Alors pourquoi j’aime cette série plus que quasiment toutes les autres œuvres filmées ? Je suis incapable de répondre précisément à cette question. J’ai commencé à regarder plus ou moins par hasard, comme ça, histoire de meubler mon vendredi soir et de céder aux pressions sociales des « t’as vu cette nouvelle série de merde, Bouffie ? » ; c’était au milieu de la deuxième saison, pendant la période lycéenne de la série. Moi j’étais encore au collège, en quatrième. Ma fanitude est venue doucement, sans faire de bruit, sans même que je la sente ; et puis lors du dernier épisode de la saison, je me suis surprise les orteils crispés et les yeux humides devant l’image de Buffy fuyant la ville sans dire un mot à personne, avec ce panneau routier de Sunnydale – la ville de la série – nous demandant avec des grosses lettres enjouées de « revenir bientôt ! ». Là j’ai compris que j’étais faite, qu’il n’y avait plus de rémission possible.

      Aujourd’hui je connais plusieurs épisodes presque par cœur, j’ai les dvds des sept saisons, un classement tout prêt des meilleurs épisodes et des pires, il y a au moins dix scènes que je peux voir vingt fois de suite sans m’en lasser, et pourtant je suis toujours incapable de dire clairement pourquoi j’aime autant cette série.
      Déjà elle arrivait au bon moment dans ma vie, devenant une « bande-vidéo » de mes années collège, lycée puis même fac, tout comme les disques d’Offspring et de KoRn étaient la bande-son de ma classe de troisième et ceux des Get Up Kids, Deftones, The Gathering, Weezer et Papa Roach ceux de mon lycée. Buffy et ses potes étaient un peu en avance sur moi au niveau de la scolarité, mais ça n’a eu qu’un impact vraiment minime sur le partage des sensations entre eux et moi. Je devais être super mature, je vois que ça…
      Ensuite, quoi d’autre ? Un certain courage scénaristique, de plus en plus marqué au fil des saisons : l’un des personnages principaux tente d’en violer un autre, une relation lesbienne naît – toujours chez des personnages principaux – et s’épanouie mieux que toutes les relations hétéros de la série, les caractères des personnages principaux sont réalistes même si exacerbés. Je pense surtout à Buffy elle-même, qui à plusieurs reprises fait preuve d’une cruauté ou d’un manque d’empathie qui, en contraste à son attitude habituelle, la rend furieusement humaine. D’ailleurs, fait assez rare pour être signalé : le personnage principal de la série est aussi le plus intéressant, du moins à mon avis.

      Ho, et puis les métaphores ! Le fantastique et la mythologie inventée par Joss Whedon sont là pour servir un propos réel, que ce soit celui de la fin de l’adolescence et de tous ses rites (sexualité, solitude grandissante, amis…) que celui de la responsabilité, de la féminité, de la lutte quotidienne, de la famille, de la mort, de la communication, de la rédemption – LE thème de la série ! C’est bien simple, tous les personnages y passent – ou même de la politique… Tous ces sujets sont traités et doublés, appuyés par des métaphores magiques, fantastiques, mythologiques, dont ils n’en ressortent que grandis, plus clairs. Le message et la forme sont toujours en adéquation, et le monstre de la semaine est tout autant un vampire centenaire ou un serpent géant que la peur de la solitude amoureuse ou la lente compréhension que l’âge adulte arrive et balaie tout. Et puis Buffy se battant contre des démons esclavagistes avec un marteau et une faucille au début de saison trois, c’est de l’or.

      Une autre raison ? Le fait que cette série sur les ados et les cimetières hantés ne se soit JAMAIS moqué de son public, n’ait jamais essayé de le manipuler, de l’adoucir. C’est une série qui est restée intelligente et touchante de bout en bout, n’a jamais viré sitcom sous-traité. Bien sûr certains épisodes sont mauvais, mais des épisodes, il y en a eu quelque chose comme 150, alors on peut leur accorder une dizaine de mauvais, non ? Et puis même, ça ne change rien. Le message est resté le même, un message de responsabilité et de force individuelle, d’espoir, de compréhension mutuelle, de combativité, de refus d’abandonner ou de se conformer. Une bande-son pop indé, un lycée et un campus californien, des dialogues incroyables, des personnages icônes habillés avec des baggys et des chemises mal boutonnées, des trottoirs américains, des bouffées d’espoir et de bonheur que je n’ai pour ainsi dire jamais retrouvées ailleurs… Une série icône, culte, la représentation la plus juste et des adolescents de la fin des 90’s et du début des années 2000. Et ce qu’il y avait de mieux là-dedans, c’est qu’elle était de notre côté.

Et pour ce qui est du côté « fantastique », il n’était pas qu’une façade grossière destinée à maquiller une série ado normale. Cette série a une vraie dimension mystique et presque métaphysique – tous les épisodes traitant du désert ou de la tueuse originelle – et une mythologie propre – les démons, les histoires personnelles de certains vampires, l’ordre du Conseil, la bouche de l’Enfer… – qui a d’ailleurs été développée et conclue dans Angel, la (très bonne aussi) série dérivée, qui a commencé en parallèle à la quatrième saison et s’est achevé un an après Buffy. Buffy dont, pour conclure ce paragraphe, les épisodes de fin de saison sont tous des fresques épiques galvaniques et ambitieuses. La dernière bataille de la série à des allures de Seigneur des anneaux, et l’ennemi n’est autre que le Mal originel, excusez du peu.

      Encore ? Encore. Les scénaristes sont tous des génies de dialogues, d’humour, de construction et d’inventivité. Les acteurs sont devenus meilleurs à chaque saison. Sarah Michelle Gellar, si elle ne m’a jamais vraiment convaincue dans ses rôles hors Buffy, est devenue dans le cadre de la série la meilleure actrice possible. D’autres, James Marsters, Alyson Hannigan, Nicholas Brendan, se sont révélés tout à fait classes. Et puis celui qui joue le personnage d’Oz, Seth Green, joue aussi Richie enfant dans le film adapté de Ça, de Stephen King. Quand on sait en plus que l’un des épisodes de la saison deux a pour guest l’acteur qui joue la version adulte de Ben dans le même film, on ne peut qu’applaudir cette nouvelle connexion entre les éléments de mon univers à moi.

      Certains épisodes sont d’authentiques chefs-d’œuvre de réalisation. Au hasard et de mémoire : dans la saison cinq, Orphelines, qui voit la mort (de manière naturelle) de la mère de Buffy. Pas une note de musique durant tout l’épisode, certaines scènes presque dogmatiques, et pas de scénario autre que celui des quelques heures qui suivent un décès. Dans la quatrième saison, Un silence de mort où, pour des raisons démoniaques, pendant presque une demi-heure il n’y a pas une ligne de dialogue. La série a reçu un award pour cet épisode. Dans la saison quatre toujours, Cauchemar, l’épisode final, qui est le poème visuel le plus convaincant que j’ai vu ; quarante minutes de mysticisme sentimental et de surréalisme. Saison six, Que le spectacle commence, épisode comédie musicale (justifié par un scénario) époustouflant. Et puis je ne parle pas des milliers de petits moments de grâce qui se trouvent tout au long de la série, des petites scènes hilarantes, touchantes, tristes, justes, surréalistes, parfaites, réelles, ce qu’on veut, des scènes qui sont véritablement ce pourquoi j’aime cette série. Cette série sur cette ville de Californie, et sur ces ados devenant des adultes. Sur ces adultes essayant de survivre.
      En plus, dans la dernière saison, le personnage d’Andrew est la plus juste représentation possible du nerd collectionneur de comics et bourré de références cinématographiques aussi pointues qu’inutiles. En fait, ce personnage est à lui seul une raison suffisante de regarder tous les épisodes dans lesquels il apparaît, parmi lesquels Sous influence, un bijou d’humour dans sa première partie et de psychologie dans sa deuxième, l’un des meilleurs de toute la série.
      L’une des choses les plus importantes qu’on m’ait dites dans ma vie a été dite par Buffy dans l’épisode Voix intérieures, dans la saison trois. Un lycéen se trouve dans le beffroi du lycée, un fusil chargé à la main, et Buffy arrive à temps et essaie de le raisonner. Il dit alors qu’il ne peut pas être compris par les gens comme elle, cools, beaux, appréciés, entourés d’amis. Et elle lui répond d’un air las que tous ces gens, les sportifs, les stars, les baiseurs fous, tous ils sont terrorisés du matin au soir, comme lui, tous ils ont peur du lendemain, tous ont trop à faire avec leurs problèmes à eux, et que c’est pour ça qu’ils ne s’intéressent pas aux siens. Ca paraît cucul à dire, mais ce dialogue m’a bouleversée, et a eu, je pense, un impact décisif sur ma façon de voir les choses. Ca paraît évident maintenant, mais à l’époque, moi aussi je pensais que toutes ces pétasses et ces connards ne pouvaient pas, ne pourraient jamais me comprendre. En un dialogue, Buffy m’a appris l’empathie.

      Je sais que je suis en train de me perdre dans mes explications mais tant pis. Buffy fait partie de ces choses tellement populaires qu’elles génèrent des « anti » impossibles à soigner, quoiqu’on fasse. Je ne pense pas réussir à convaincre quelqu’un qui a toujours refusé de comprendre Buffy de s’y mettre. Je sais juste que cette série qui parle de vampires amoureux, de tueuse élue et de démons toutes les semaines est la plus puissante ode à ce moment entre l’adolescence et l’âge adulte qui n’ait jamais été chantée à mes oreilles. Trois saisons de photos adolescentes, une saison de transition et de remise en question, une saison de responsabilités trop pesantes, une saison noire et solitaire et une saison finale qui allume l’espoir, synthétise le tout – avec notamment un retour au lycée comme lieu principal – et accepte envie d’avoir vieilli. J’ai passé certains des meilleurs moments de ma vie devant cette série, et j’emmerde ceux qui trouveront à y redire. Ils sont où, vos meilleurs moments à vous ? Un concert ? Un coup de baise ? Des vacances dans un hôtel grand luxe ? Un trip sous acide ? Une conversation nocturne ?… Alors, c’est qui la conne, maintenant ?

      On a toutes voulu être Buffy dans les bras d’Angel, ils ont tous voulu être drôles et positivement impopulaire comme Alex, on a toutes voulu avoir une amie comme Willow, ils ont tous voulu sauver Dawn de sa misère sentimentale. Et on a toutes et tous chialé pendant la dernière scène du dernier épisode de la dernière saison, ce long travelling avant au milieu du désert californien, avec toute la bande et le sourire de Buffy, et cette question de Willow, la dernière réplique de la série : « Alors, on fait quoi maintenant ? ». Cette question elle est posée à nous, tout autant que celle de Buffy, quelques scènes avant : « Etes-vous prêtes à être fortes ? ». Et comme le disait la couverture à demi brûlée de l’annuaire du lycée, à la fin de la troisième saison : « Le futur nous appartient ». Buffy a ajouté des pierres aux édifications personnelles de milliers de fans, et ça, ça vaut toutes les moqueries snobes du monde. Et pour les milliers d’autres personnes qu’elle aura simplement diverties un temps, et bien, et ça aussi c’est pas mal.

      Buffy fait plus partie de ma culture que la plupart des livres géniaux que j’ai lus. Elle a marqué à tout jamais mon imaginaire et ma façon d’aborder la vie, ma vie. En créant ce personnage, Whedon a voulu créer une icône générationnelle. Il a réussi. Cette série a cristallisé mieux que n’importe quoi d’autre les peurs et les espérances de ma génération, de moi. Avec sept années derrière elle, elle aborde presque toutes les situations que quelqu’un de mon âge peut endurer. Et elle les aborde sans manière, sans dramatisation, sans maquillage. Avec des monstres et des dimensions démoniaques certes, mais avec bien plus de sincérité que je ne sais quel livre pour Parisien encanaillé ou je ne sais quel film pseudo-beau. Ce n’est pas de l’art, ce n’est pas intellectuel, et c’est pour ça que c’est, au même titre que le punk-rock, tellement essentiel, juste. Ça a à voir avec ce que nous sommes vraiment et ce que nous voulons être. Nous portons tous des croix et voulons tous nous faire pardonner certaines choses, et un jour nous reviendrons tous sur les lieux de notre adolescence en essayant d’en saisir à nouveau les odeurs et les bruits. Des matins dans le silence des trottoirs sur le chemin du lycée, discman aux oreilles, la colère et les disputes entre amis, entrer à la fac et se demander pourquoi, aimer sans être aimer, vouloir aller loin et n’aller qu’au bout de la rue, envie de se serrer dans les bras les uns des autres, le soir assis sur les marches derrière la maison, les repas chez les parents de la meilleure amie, des heures au téléphone, le soleil, les vannes, des photos, des chansons, nos chambres d’adolescents, nos cœurs amoureux à en hurler.

      Dans les bonus des dvds de la septième et dernière saison, l’un des producteurs de la série dit qu’un jour, on regardera en arrière et on se dira que les sept années de diffusions de Buffy contre les vampires ont été les sept meilleures années de la télé. J’ai pleuré, j’ai ri et j’ai serré les poings devant ces histoires ; et je sais que je pourrai y revenir autant que nécessaire, et toujours ressentir ça, toujours y retrouver les amis imaginaires qu’on se fait tous pour supporter le quotidien. Mieux que n’importe quoi d’autre à cette période-là de ma vie, cette série m’a rendue meilleure, plus forte, j’en suis intimement persuadée. Elle m’a dit ce que j’avais besoin d’entendre, elle m’a montré ce que j’avais besoin de voir, et tout ça sans forcer, juste comme l’aurait fait un ami idéal. Les vendredis soirs dans le noir du salon, les samedis matins à y repenser. Ne pas pouvoir attendre sept longs jours pour avoir la suite, et pourtant attendre, assise en classe et regardant par la fenêtre. Ne pas savoir où je suis et où je vais, mais savoir qui je vais retrouver le samedi soir. Ne pas savoir ce qu’on veut de moi et ce que je veux du monde, mais savoir que je ne suis pas seule dans ce cas.

      Ouaip, les sept putains de meilleures années.