blast_1256292198   Une génération au bord de la fin du monde, qu'elle soit pour 2012 ou pour quelques années plus tard. C'est ce que nous nous sommes laissés devenir. Je ne veux pas parler ici de la pollution, de la déchéance morale et de tout ces trucs très officiels, mais de la vraie fin du monde qui s'étend en nous. Pensez à "L'histoire sans fin" et à son Néant, et vous verrez ce que je veux dire.
   Ca a peut-être été pareil pour toutes les générations, cela dit. Une fin du monde pour chacun, depuis la nuit des temps. Le sentiment d'absence de quelque chose qui n'a jamais été là, la certitude grandissante du non-sens quotidien, l'acide dans la gorge quand on se rend compte qu'on savait d'avance que le meilleur serait toujours derrière nous. Je ne crois presque pas au présent : tout ce qui s'y passe n'est qu'un souvenir en puissance, quelque chose de déjà mort au moment où on le voit.
   Bon d'accord, "toutes les générations", tout ça. Mais la nôtre me paraît particulièrement fangeuse, quand même. Nous sommes analphabètes malgré au moins dix ans passés à l'école. Divisés en autant de catégories socioculturelles qu'il existe de niches marketing créées par les maisons de disques et les vendeurs de chaussures. On consomme comme des porcs, on s'en rend compte, et on continue. Internet, putain. Les blogs. Mon blog comme le tien. On passe notre vie à répéter qu'on se déteste, qu'on ne croit en rien, toute cette merde. Nous avons délaissé la culture pour se faire nos sous-cultures.
   L'individualisme. Pourquoi pas, en fait. Mes capacités à philosopher le sujet s'arrêtent ici.
   Je sais juste que la culture, grande ou petite, n'est plus "de masse", du moins plus pour certains d'entre nous. "La société" ou nous-mêmes, quelque chose nous a poussés à nous retrancher, à se construire des abris personnels, contre les murs desquels s'entassent nos artefacts et nos fétiches. On y espère être protégés de la Dernière Bombe, de l'âge, de l'hiver nucléaire ou de la solitude. On y crée la chaleur, écartés de la réalité mais proches de nos vérités.
   Nous nous y sommes crées une nouvelle hiérarchie culturelle. "Blast" y trône sur l'un des sommets.
   Je ne vous ferai pas la biographie de Larcenet, vous pourrez la trouver sans trop de souci sur internet, m'est avis. Par contre, j'ai envie de vous écrire quelques phrases de résumé concernant son tout dernier travail, le susnommé "Blast" : c'est l'histoire de Mancini, un type obèse arrêté par la police pour une raison qui est tout d'abord vague pour le lecteur, mais qui concerne peut-être un meurtre. Au fil de son interrogatoire, la Grasse Carcasse va se dévoiler en noir et blanc, et étirer calmement une vie de désespoir, de dégoût de soi-même, et de quête d'épiphanies, de "blasts". Des moments de couleurs violents, dénués, enfin, d'attente et de sens imposé.
   "Blast" est d'une puissance rare ; je ne parle pas ici de bande-dessinée mais d'art en général. Ca joue dans la cours des très grands, des Céline, des Faulkner et des Ryu Murakami. Probable qu'aucun critique littéraire ne me l'accorde, mais peu importe, je parle au nom de ceux qui n'ont dans le crâne que des corbeaux volant en cercles au-dessus d'un pavillon de banlieue entouré d'autres pavillons de banlieue.
   Larcenet, dans ce premier épisode massif (deux cents pages), balaie ta gueule comme une feuille morte dans une tempête. Ca parle glauquerie quotidienne, solitude absolue, fin de tout, libération par le vide. Mancini, à la mort de son père, dernier membre de sa famille, découvre qu'il est désormais libre. Libre de quoi, pas sûr de savoir, mais je comprends. Libre d'échouer, de n'être plus rien, de disparaître. Quelque chose comme ça. Et pourtant, même ensuite, même après son premier "blast", sorte de révélation divine sans dieu, de fix absolu, Mancini va continuer à se traîner quelque chose, une ombre d'aussi lourde et noire qu'une statue de l'île de Pâques. On en saura pas beaucoup plus là-dessus à la fin de ce premier volume. Et pourtant, on en sort changé, vidé et rempli à la fois.
   Le texte n'y est jamais bavard, le dessin s'occupant seul de la poésie et du cauchemar pendant que les mots s'occupent de la narration. Je ne sais pas quand Larcenet compte écrire la suite de cette histoire, ni quel tour il lui fera prendre, mais j'attendrai sans aucune impatience. Chaque case de cet album, chaque silence, chaque seconde en moins à la vie de Mancini, contient assez de matière pour m'occuper un an.

   2009 a été une année de merde, presque aucun disque n'en est à retenir (allez, le Teenage Renegade et le Gasoline Heart), ni aucun film, mais finalement, peu importe. Larcenet l'a conclue par un pain dans la gueule, et a livré une oeuvre destinée à rester, un classique de notre génération aux yeux creux, un brasier qui sera conservé avec amour dans certains de nos abris. Quelque chose pour rester vivant, même au bord de la fin du monde.