9782915732115   Astérix c'était cool quand j'étais gosse, Iznogoud et Lucky Luke j'ai jamais lu, et Le Petit Nicolas je l'ai lu trop tard et j'ai pas envie de tomber dans le "trop mignon !". Mais bordel, les Dingodossiers, putain ! L'intégrale de cette série fait partie de ces quelques objets qui traînent toujours chez moi, et auxquels je fais appel quand il est trois heures du matin, que j'ai faim et que me frappe à nouveau le fait que demain sera aujourd'hui et après-demain demain.
   Les Dingodossiers, ma collection de comics, de vieux épisodes de South Park... Juste des endroits où se reposer un peu au creux de la nuit, des trucs sans importance mais qui savent parler à ceux qui veulent écouter.
   Bon, en vrai, faisons pas les métaphysiques, les Dingodossiers c'est juste foutrement drôle, point. Pour les originaux qui ne connaissent pas, ce sont des "dossiers" en deux pages, écrits par Goscinny et dessinés par Gotlib, qui ont un ton et une prétention "scientifiques", ou du moins "documentaires", sans jamais réussir à nous apprendre quoique ce soit de véridique ou d'utile. L'un de leurs slogans était d'ailleurs "Ne pas instruire en amusant". Souvent ce sont de simples suites d'instantanés, de moments qu'on identifie immédiatement comme nôtres, et le brio avec lequel nos vies risibles sont retranscrites en une case et un commentaire, ça suffit à trouver le sommeil en souriant.
   Mais bref, pom pom pom et donc.
   Ici on ne parle pas des Dingodossiers mais de "Du panthéon à Buenos Aires", un recueil paru en 2007 et regroupant une petite vingtaine de chroniques que Goscinny avait écrites dans divers journaux de son époque. C'est accompagné d'illustrations faites par de grands noms de la bd, mais celles-ci ne servent à rien et de toute façon tout le monde (moi) s'en fout.
   Ce mec était juste un putain de génie de l'humour, et c'est encore plus criant dans le pur exercice écrit que dans ses bandes-dessinées, m'est avis. Il existe d'ailleurs deux autres livres (que j'ai l'infini bonheur de posséder malgré le fait qu'ils ne soient plus édités) qui étayent sans souci cette affirmation : "La potachologie" et sa suite, "Le potache est servi", une étude socio-zoologique en deux volumes portant sur le potache, qu'il soit collégien ou lycéen. Des sous-rubriques sur les pensionnaires, les goinfres, la façon de sociobiliser dans la cours de récréation, d'occuper son temps en cours à autre chose qu'à l'étude... Le premier volume, bien supérieur, est une bible que tout ex-collégien (au moins) se doit de posséder. Démerdez-vous pour le trouver.
   Bon, les chroniques, les chroniques.
   En fait, c'est tellement varié dans les thèmes que je ne vois pas comment en parler. Je vais donc m'adonner à l'illégalité et vous en recopier une en entier. Si Goscinny avait vécu plus longtemps, 1) Astérix ne serait peut-être pas tombé dans le racisme réactionnaire et 2) le maître serait probablement devenu le pape du roman comique français. En piste.

Je suis un compris
   
Contrairement à la plupart de mes semblables, j'ai tendance à trouver très intelligent tout ce que je ne comprends pas. Chaque fois que je vois un film abscons, que j'assiste à une pièce inintelligible, que je lis un texte impénétrable, je suis profondément déprimé.
   Je suis déprimé parce que ça me donne des complexes. Et ça me donne des complexes, parce que moi, j'ai toujours été compris ; je suis une victime du problème de la communicabilité. Je sais qu'on ne me prend pas au sérieux, parce qu'il n'y a rien à lire entre mes lignes. C'est avec une amère jalousie que j'observe à la télévision les auteurs hermétiques, qui ont tous ce sourire gourmant et un peu ironique des gens que personne ne comprend.
   Mes préoccupations peuvent paraître futiles, mais, tout de même, ça vous paraît un bon début pour une biographie, ça : "Depuis son plus jeune âge, il a été compris" ? Ca fait sérieux, ça ?
   D'ailleurs, je n'ai pas besoin de m'expliquer plus avant ; je suis, hélas ! sûr que vous m'avez compris.
   Remarquez, tout cela est dû, sans doute, au fait que, depuis de nombreuses années, j'écris pour les enfants, et les enfants sont des lecteurs avec lesquels il ne faut pas rigoler, surtout quand il s'agit de les faire rire. Dès que vous écrivez des choses qui leur échappent un peu, vous recevez des lettres soigneusement calligraphiées, du genre :
" Vous êtes bête, vous êtes laid, on vous aime pas, et si vous continuez à mettre des idioties dans le journal, avec les copains, on ira vous attendre à la porte de votre maison, et on va vous remplir la figure de baffes."
   Et, soucieux de la qualité de la pâture intellectuelle offerte à leur progéniture, les parents font parfois chorus en envoyant des lettres à votre éditeur, lui demandant de vous mettre immédiatement à la porte sans vous verser d'indemnités, car vous ne les méritez pas. Je n'ai d'ailleurs conservé ma situation que grâce à l'extrême énergie avec laquelle j'accepte souvent de rabaisser mes prix.
   Pourtant, si je ne suis pas un incompris, ce n'est pas faute d'avoir essayé, vous savez ; j'ai tenté d'écrire des choses drôlement hermétiques. Par exemple :
" Il avait hâte d'être à hier. Dans le noir. Dans la chambre. Dans la solitude ; les parallélépipèdes.
Marie ? Tu es là ? Qu'Istanbelle était boul au coucher du soleil. Mais il est venu demain ; fallait s'y attendre. Cependant, le glouglou chromatique du pain frais. Un crème pour le onze, bien blanc ! Pourquoi ?"
   Je voulais exprimer par là, bien sûr, l'immense mélancolie que l'on éprouve quand on dîne seul, dans un restaurant, d'une côtelette d'agneau avec des haricots verts.
   Eh bien ! Croyez-le ou pas, depuis que ce texte a paru, non seulement le patron du restaurant refuse catégoriquement de me servir des côtelettes d'agneau avec des haricots verts, mais il se fait un devoir de venir faire la causette avec moi, chaque fois que je dîne chez lui, ce qui rend ma mélancolie encore plus immense qu'avant.
   La petite causette me rend misérable. (Vous avez compris ? C'est un jeu de mots littéraire sur la petite Cosette, qui est un personnage de Victor Hugo, qui... Mais là aussi vous aviez compris ; je ne me fais plus d'illusion.) En butte à cette compréhension générale, j'en suis arrivé au point où, quand, pour me mettre en boîte, on me dit que je ne suis pas hermétique, je fuis !