41CGNM72QEL__SL500_AA240_   Je suis en train de lire "Dead long enough", de James Hawes, et j'aurais bien du mal à vous en improviser une quatrième de couverture. En gros, l'histoire de quatre potes qui se connaissent depuis la fac et qui en sont désormais à voir leurs quarante ans au bout de la rue et se demandent ce qu'ils ont gagné et perdu. La deuxième colonne est bien plus chargée.
   Si je lis ce roman (bon, voire très bon, au moins jusqu'à la fin du premier tiers où j'en suis), c'est parce que j'avais déjà lu un premier livre du même auteur, "Une Mercedes blanche avec des ailerons". Une fille me l'avait offert juste avant (vraiment juste juste avant) de me dire qu'elle ne sortirait jamais avec moi malgré que je suis un chic type avec lequel elle avait bien aimé coucher et toutes ces conneries. Donc, forcément, j'ai bien mis six mois à accepter d'ouvrir la couverture du cadeau en forme de piqure de veuve noire.
   M'y attendait un direct du droit pour ma gueule. L'un des rares livres que j'ai relus plusieurs fois, un truc hilarant, touchant et triste à chialer d'un paragraphe à l'autre, un texte complètement connecté à la réalité, sur quatre potes (encore, trois mecs et une fille, comme dans "Dead long enough"...) qui, afin de ne pas... Ouais, non, je vais mal faire le truc. Un extrait fera mieux le boulot que moi.

"   De l'autre côté du mur du jardin, j'aperçois les fenêtres de derrière des maisons de la rue voisine. L'une est celle d'un chauve dans un meublé, ses rideaux sont toujours ouverts et on le voit qui fait des maquettes d'avion à longueur de soirée.
   
Parfois il ralentit un peu et finit par s'arrêter, il reste une minute ou deux à regarder devant lui, se lève, ferme ses rideaux d'un coup sec (des rideaux orange, bien sûr, à croire qu'il y a un arrêté municipal secret qui dit qui tous les meublés doivent avoir des rideaux orange), et dix minutes plus tard il les rouvre lentement et se remet calmement à sa colle et à ses bouts de plastique. Je présume que ces intermèdes sont les pauses masturbatoires physiques qui viennent couper sa masturbation mentale, à moins qu'il ne se tape seulement la tête contre les murs de désespoir. Ou les deux.
   
Je commence à voir en lui le miroir horrible d'un possible avenir.
   
Je n'ai aucune intention de finir ainsi.
   
Mais bon, lui non plus n'en avait pas l'intention.
   
En le regardant, je sais le sens de la peur et la force de la certitude : rien ne peut être pire que ça, mieux vaut encore aller en prison.
   
Mieux vaut encore être comptable.
   
Jusqu'à maintenant, j'ai pu résister à la grande équation de cette fin de millénaire (espoir émoussé + peur accrue = comptabilité) en m'obligeant à passer devant la gare de Charing Cross aux heures de pointe une fois par semaine, pour voir les comptables massés devant le tableau des départs, levant des yeux hagards comme des péquenauds devant une icône, attendant qu'on leur dise qu'ils peuvent enfin aller où ils ne veulent pas vraiment aller.
   
Mais je sens que je faiblis.
   
J'ai lu une annonce pour un stage de comptabilité la semaine dernière, deux fois.
   
Non, non et non.
   
Si je deviens comptable aujourd'hui, c'est que j'aurais dû le faire six ans plus tôt.
   
Ce n'est pas le moment de se dégonfler.
   
Il faut que je braque la banque de Michael Winner et que je sauve ma peau."

   Voilà de quoi ça parle. Et c'est grand. C'est un pote que vous n'avez pas vu depuis le lycée que vous recroisez par hasard et avec lequel vous passez la soirée à vous souvenir d'untel et des jours morts, avant de vous raconter vos vies d'aujourd'hui et de comprendre que vous vous êtes manqués l'un à l'autre et que la vie est vraiment une pute. C'est un souvenir imaginaire, un truc qui vous restera à vie si le coeur vous en dit.
   Et il n'y est même pas question de rejet amoureux.