Histoire de fêter comme il se doit ma rentrée scolaire (youpi, avec le boulot et un emploi du temps aussi pourri que possible, j'ai réussi à faire en sorte de ne pas avoir un seul jour de repos de la semaine !), me voici de retour vêtu de ma plus belle cape pour partager avec vous, frères et soeurs, quelques uns des trucs qui ont occupé mon quotidien en ce début d'octobre.

"Clerks", réalisé par Kevin Smith
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   Merci à Jonas de m'avoir permis de revoir ce film. Je me souvenais bien que ce n'était pas un chef-d'oeuvre, mais ce que j'avais oublié, c'est qu'il avait quand même des trucs à dire. Rien que la punchline du film, putain : "Just because they serve you doesn't mean they like you". C'est pas le slogan parfait pour n'importe quel réceptionniste de nuit type englué dans un quelconque taf de merde ?
   Ca sent la première moitié des années 90, le grunge, les chemise ouvertes, les coupes de cheveux à la con et les baskets montantes. Parker Lewis, Archers of Loaf, Pump Up the Volume, My So-Called Life... Tout n'y est pas directement lié, mais ça fait sens d'en parler ici. Même odeur, même goût sur la langue.
   Pour les quelques innocents n'ayant jamais entendu parler de Clerks : le film déroule une journée du quotidien de Randal et Dante, deux potes dans leur mid-twenties qui bossent dans des magasins voisins, un videostore pour le premier et une épicerie pour le deuxième. Boulot de merde, clients tarés et/ou juste très chiants, aucune perspective d'avenir et un quotidien qui semble destiné à se répéter jusqu'à la fin des temps. Ou leur mort, selon ce qui arrivera en premier. Alors pour tromper l'horreur, ils passent leur temps dans le magasin l'un de l'autre à parler de cul et à ragoter sur leurs anciens potes de lycée. Le tout gravitant autour des errances sentimentales de Dante, qui hésite entre deux filles. Voilà.
   Le scénario n'a pas l'air passionnant, et ne l'est d'ailleurs pas. Il s'agit plutôt ici d'une suite de scènes, d'une chronique polaroïd figeant le quotidien d'une banlieue américaine dont les adolescents d'hier sont devenus les losers d'aujourd'hui. Le film (tourné en noir et blanc, je préviens les suscités innocents) est complètement fauché, les acteurs très moyennement bons et le rythme parfois un peu relâché, mais pourtant ça marche. Ca parle d'un réel qu'on reconnaît.
   Je n'aime pas trop Kevin Smith ; ou du moins, je n'aime pas l'icône "geek/nerd/alternativo-cool" qu'on en a fait (sûrement avec sa propre complicité). Mais ici, avec son premier film, il est encore innocent de tout ça, et Clerks ne respire jamais l'intention séductrice. Ca parle de cul, ça baise un cadavre dans les chiottes de l'épicerie, et pourtant j'ai envie de qualifier le film de "pur". Il n'essaie d'être que ce qu'il est : le récit instantané, subjectif et partiel de quelques losers qui se cherchent. Et il y arrive sans problème.
   A noter qu'il gagne des points supplémentaires en étant l'origine du sample utilisé par The Ataris à la fin de "Bad case of broken heart". Ce sample, c'est la très cool phrase suivante : "Man, there are a million fine girls in the world, but not all of them bring you lasagna at work. Most of them just cheat on you."

 

"Enema of the State", Blink-182
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   Back in high school, baby. Je ne sais pas trop pourquoi, mais je me suis très souvent surpris à réécouter cet album, ces derniers temps. Elan, classique chez moi, de nostalgie lycéenne, je suppose. Mentalement, ces chansons sont associées à Buffy, aux teen movies et à ma collection de magazines Rock Sound, qui dort encore dans un placard chez mes parents.
   Bordel, ça n'a pas vieilli. Enfin, si ; reprendre en choeur des paroles comme "wish my friends were 21" ou "nobody likes you when you're 23", se laisser encore prendre au jeu de ressentir une tristesse automnale sur les paroles de "Going away to college", ça a un côté culpabilisant quand on va sur ses vingt-six ans. Et pourtant, putain, toujours la même claque. Cet album est l'une des cristallisations les plus parfaites de l'imaginaire adolescent américain de la toute fin du vingtième siècle. Pas bien loin derrière les premières saisons de Buffy (les suivantes devenant même plus que ça, mais on y reviendra peut-être un jour).
   Ca joue vite, c'est produit avec les gros moyens (d'ailleurs, je n'avais pas remarqué jusqu'à très récemment que le son a constamment un écho de bonne ampleur, comme si le disque avait été enregistré dans une cathédrale), c'est énergique même quand ça puise à la tristesse ("Adam's song", par exemple), et putain, non, juste cette odeur de lycée... Je ne sais pas quoi dire. C'est la bande-son d'une époque de ma vie. Je l'écoutais en boucle en rentrant du lycée, sur mon discman pété qui fermait avec un élastique, et je pensais aux dix filles desquelles j'étais amoureux sans que personne ne le sache, et surtout pas elles, jamais. Des envies de vivre en Californie alors que je n'y avais jamais mis les pieds, des shorts de skate, des Vans, The Faculty et des commandes de cinq cheeseburgers au MacDo. Je n'ai pas oublié les paroles, même dix ans plus tard.
   Dix ans. DIX ANS. Fin de cette chronique.

 

"Martyrs", de Pascal Laugier
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   Who who whoo. Buzz amplement mérité.
   Bon, ce truc m'a tellement marqué que j'ai en fait envie de lui consacrer un article complet. Mais comme cette envie plane au-dessus de plein de trucs et que finalement je me contente souvent de jouer à la Playstation 3, je préfère assurer les arrières de ma paresse et au moins évoquer le monstre ici.
   Première chose : ce film a fini interdit aux moins de seize ans et aurait probablement dû être interdit aux moins de dix-huit, comme il en avait initialement été décidé. C'est l'un des trucs les plus choquants que j'ai vus au cinéma (bien que je l'ai en fait vu chez moi ; mais vous avez compris ce que je veux dire, hein ?). C'est dix crans au-dessus du manièrisme d'Irréversible, et mille au-dessus de la masse de "torture flicks" qui a suivi Saw. Si j'avais vu ça au lycée... Bon, j'aurais probablement kiffé, mais si plein d'autres personnes avaient vu ça au lycée, ils seraient probablement sortis traumatisés de la salle.
   Il ne s'agit pas ici d'un film d'horreur, d'un film de torture ou d'un thriller. Ce n'est pas quelque chose que tu vas voir avec tes potes en bouffant du pop-corn et en répondant à tes textos au milieu du film. Quasiment de la première scène à la dernière, c'est des coups de poing dans ta gueule et ton ventre. Laugier, le réalisateur, sait visiblement très bien ce dont l'humain a viscéralement peur, ce qui inquiète nos corps lorsqu'on entend un bruit métallique au milieu de la nuit. Et pas une seconde il ne se prive de nous le démontrer.
   Deux des scènes "visuelles" du film m'ont presque fait détourner les yeux de l'écran, et la plupart des scènes de torture psychologique m'ont au contraire immobilisé, contraint à rester figé, glacé devant ce que je voyais sur l'écran. Depuis je n'ai pas revu le film une seule fois, et pourtant des images continuent à me venir à n'importe quel moment du jour ou de la nuit, et à me rappeler à Lucie et Anna, les deux martyrs du titre, et les héroïnes du film.
   Raconter l'histoire serait indécent pour la démarche de Laugier, et inutile pour ce texte. Sachez seulement que dès les dix premières minutes du film, le tri sera fait entre ceux qui pourront rester et ceux qui devront arrêter le dvd. Ceux qui resteront seront ensuite brinqueballés d'un mouvement à l'autre de ce hurlement de douleur et d'horreur, sans aucun repos ni promesse de retour à l'ordre. Il se dit aussi ici et là dans les critiques que le déroulement du scénario est imprévisible ; je ne suis pas d'accord. Dès la moitié du film, on ressent déjà (voire même on comprend) de quoi sera faite la fin. Et ça n'a rien de grave. A part lors de ses prémisces, le film ne joue pas sur le registre du suspense, ni même vraiment de la peur. C'est un film sensitif, qui attaque le corps, le coeur et les tripes plus que le cerveau. Il ne s'agit pas de savoir qui va survivre, qui va mourir, comment/où/quand. Les enjeux ne sont ici pas ceux d'un slasher ou d'un Hostel-like. Pas d'humour, pas de références au "genre", pas de second degré, pas de fan-service gore fun. Ce qui est en jeu dans ce film, c'est votre propre rapport à la douleur, à ce que vous attendez de la vie, à ce que vous êtes prêts à endurer sans raison et à ce que vous êtes prêts à sacrifier pour une raison.
   Ca saigne, ça hurle, ça frappe encore et encore et encore, jusqu'à l'écoeurement, et pourtant, à l'image de cette bande-son de plus en plus éthérée, acoustique et calme alors que le film devient de plus en plus sauvage et barbare dans ce qu'il montre, une certaine sérénité peut y être trouvée. N'avoir rien, ne rien ressentir, ne rien espérer, et encore aimer, calmement, pour ainsi dire.
   Joué à la perfection (au passage, Mylène Jampanoï est l'une des plus belles actrices en activité), doté d'une réalisation qui sait ce qu'elle fait sans jamais faire de l'oeil à qui que ce soit, et d'effets spéciaux qui soutiennent le malaise sans broncher, Martyrs se pose en expérience extrême, en voyage mystico-physique par procuration. Laugier n'a pour l'instant réalisé que deux films, et est déjà un putain de grand.
   Bon bah j'ai dit ce que je voulais, en fait...