Ca sent la défaite, mes frères et soeurs. Ci-gisent une bonne fois pour toutes et jusqu'à ma mort mes derniers rêves adolescents. Non Knuckle, tu ne seras pas chanteur de rock, pas écrivain important, pas même scribouillard de deuxième catégorie. Si tu as de la chance, tu seras comptable ou prof. Si tu n'en as pas, tu resteras réceptionniste, peut-être bien facteur, quelque chose comme ça.
   Un appartement de trente mètres carrés. Un loyer de six-cent euros. Clichy-la-Garenne. Des cours à la fac. Un boulot sans collègues ni rôle à jouer. Un salaire de 1204 euros. La possibilité de ne voir personne pendant deux semaines sans que quiconque ait de quoi s'en inquiéter. Un canapé qui se transforme en lit et un lino brûlé par les cendres de cigarette. Un Bac+4, bientôt +5, qui tourne à vide. Des souvenirs impossibles à ressusciter. Et devant moi une longue, longue route, sans changement de paysage, sans virages, sans rencontres imprévues. C'est quoi la durée de vie moyenne d'un mec à notre époque ? Soixante-quinze ans, quelque chose comme ça ?
   Pourquoi ne pas envisager l'achat d'un flingue, dites-vous ? Pertinente question, frères et soeurs. Parce que, pendant le voyage, j'ai eu la prévoyance d'emporter dans mon sac un lecteur mp3. Deux trois autres trucs aussi, d'accord, mais surtout un lecteur mp3. Vraiment, surtout ça.
   Au milieu du désert-poir, quelques échos. Allez, youpi, c'est chroniques :

A GIRL A GUN A GHOST "Through the eyes of Ahab" (Ferret Records)
155414   Ouch. Bordel. De. Merde. Ca faisait longtemps que j'attendais ce disque sans le savoir. Groupe qui m'était complètement inconnu, un après-midi d'errance non-méditative et une pochette qui m'attire l'oeil sans que je sache bien pourquoi (bon, si, la référence à Moby Dick m'a plu en fait), je repars avec sans trop savoir si je fais bien (hé, c'est là l'un des défauts des lecteurs mp3, tu ne peux plus ressortir du magasin et tester la marchandise en temps réel), et je me prends une bastonnade monumentale en rentrant chez moi. Genre cinq types qui me tombent dessus avec des battes cloutées et des rangers à bouts ferrés. Ce disque est d'une violence ! Ca ne se repose jamais, ça se lance dès le crescendo de départ "So it begins like it will end!" (ce n'est pas le nom de la chanson, juste la première phrase) pour ne pas s'arrêter jusqu'à la fin de l'album. Et pourtant, ce n'est pas vraiment du metal, et encore moins du grind ou je ne sais quoi. Juste un putain de rock 'n' roll avec un groove de bâtard, une voix qui ne s'arrête de hurler qu'à trois exceptions (et ne tombe jamais dans le mauvais goût), une ambiance poisseuse de désespoir d'hommes perdus en mer, et vraiment, vraiment, cette énergie insensée et noire, ce truc qui donne envie de sauter partout, de détruire la gueule de son enculé de patron tyrannique, d'appeler cette ex d'il y a deux ans au milieu de la nuit pour la couvrir d'insultes, de se frapper la tête contre les murs jusqu'à ce qu'en jaillisse un sang-se. Un disque incroyable, vraiment long (rare de nos jours) sans une seconde en trop (encore plus rare), qui ne ressemble à rien d'autre sans pourtant être "expérimental" ou "artistique", et gavé jusqu'à la gueule d'une volonté de fer et de rêves marécageux. Ca passe en boucle chez moi depuis quatre mois. Et je viens juste de voir que le groupe avait splitté. Bordel. Cet album restera donc dans l'ombre à jamais, comme un temple impie mangé par la mousse du temps, quelque part sur une île déserte dans l'atlantique.

COPY OF A COPY "This is it" (What We Believe Records)
l_23aea1a682804ffd8d13d042082e216c   Des Toulousains qui se prennent pour Rise Against, en gros. C'est incroyablement bien fait d'ailleurs, puisque ce court album (huit titres) est bien meilleur que le dernier du suscité groupe. La chanson "Fake", en particulier, est exactement ce dont un été a besoin. Après, bah ils ont un Skyblog, des photos posées et une page Myspace qui sent la volonté de biff et d'avoir leur poster dans Rock Sound, mais bon, c'est pas si grave. Et puis ils filent leur album gratuitement, alors c'est encore moins grave. Non, vraiment, ça sort la tête de l'eau. Reste plus qu'à se trouver une personnalité, histoire de rendre ce nom de groupe ironique. Y'a un peu de boulot.

DREDG "The pariah, the parrot, the delusion" (Ohlone Recording)
167624   J'aime énormement ce groupe. Mais genre vraiment aimer, et vraiment énormement. Leur album "El cielo" est l'un de mes monuments personnels, je suis absolument sûr de ne jamais m'en lasser et de toujours l'avoir à portée de main. Un genre de Radiohead des débuts, un peu plus franc du collier et pop, pour faire (très) simple. Avec un chanteur prog-rock absolument génial en bonus. La recette n'a pas changé sur ce nouvel album. Et pourtant j'ai été déçu. Il n'est pas mauvais, vraiment pas, mais, je ne sais pas, il est juste un peu torché, quoi. Trop de remplissage, une bonne moitié des titres qui ne sert à rien, et une autre qui n'arrive jamais à être plus que "très bonne". Je ne trouve rien à en dire, et c'est là le souci. Pour un autre groupe ça aurait suffi, pour Dredg, ça fait chier. Reste l'univers global du groupe, qui donne toujours l'impression d'entrer dans un monde où le ciel est rouge, l'herbe bleue, les immeubles couverts de lières et où des extraterrestres jouent de la guitare électrique en méditant. C'est toujours bon à prendre.

FALL OF EFRAFA "Inlé" (Denovali Records)
inle200   Ambiance abyssale, structures cyclopéennes qui prennent leur temps pour asseoir leurs sombres desseins sur le monde, ce disque ressemble à un temple sonore qu'on aurait construit en hommage à un quelconque Cthulhu. Après, baaaaah, on a un peu l'impression de ne rien faire, en écoutant ce disque. Le genre ne me rebute pas en soi, je suis par exemple complètement fan de Minsk, mais là, il manque quelque chose, une énergie, une volonté d'aller quelque part. Je n'ai pas encore cherché à vraiment entrer dans ce disque, mais les quelques écoutes que j'en ai faites m'ont paru paresseuses, vides, le chant se fait guttural et profond sans jamais parvenir à dire quoique ce soit, la musique semble vouloir avancer au ralenti... C'est vaste, c'est sombre, tout ce qu'on veut, mais finalement, on a juste l'impression que c'est une pièce de théâtre sans public, un truc entendu mille fois, un cri dans le désert qui n'a jamais intéressé personne. Le disque continue et moi je fais d'autres trucs. Je lis. Je fais ma vaisselle. N'importe quoi sauf écouter leur musique. Comme d'hab, Denovali offre l'album en téléchargement gratuit.

KODIAK "s/t" (Denovali Records)
kodiaklp   Bim, un autre disque Denovali, et un autre album monolithique puisant aux sources du métal le plus lent et le plus contemplatif ! Sauf que là ça passe carrément mieux. Alors que Fall of Efrafa s'enferme volontairement dans l'obscurité et les ruines, Kodiak prend l'air, et leur disque (cette fois purement instrumental) donne l'impression de respirer à travers une poignée de glace. Deux titres, chacun d'une vingtaine de minutes, et l'impression presque sensitive de la neige qui crisse sous mes semelles, du soleil froid à l'horizon et des silhouettes lointaines d'une ville construite au bord du monde. Comme avec la quasi-totalité des groupes instrumentaux ça s'oublie très vite, mais au moins pendant l'écoute du disque, tu kiffes. "La musique adoucie et meurt, un voyage comme un autre", comme l'a si bien écrit Amanda. Encore une fois, album disponible gratuitement grâce au label. C'est con par contre, parce que la version "ice blue" du vinyl est vraiment sublime.

NEW FOUND GLORY "Not without a fight" (Epitaph Records)
163711   Déception je suis. Non pas que cet album soit une trahison de la carrière de New Found Glory, au contraire. Je parle en fan : on pourrait mélanger les chansons de tous leurs albums pour en recomposer une discographie aléatoire qu'on n'y verrait que du feu. Certes, avec le temps les arrangements se sont faits plus professionnels et la voix plus assurée, ça sent moins le groupe de teenagers qui répètent dans le garage des parents, mais sinon c'est la même, la même, et encore la même. A une seule exception près, mais de taille : le précédent album, "Coming home", qui lui était vraiment à part, beaucoup plus calme, pop et mélancolique, parfois presque triste, et avec même un "habillage" à part, complètement en marge de l'habituel degré et demi survolté du groupe. Suffit de mater le clip de "It's not your fault" et de le comparer aux autres (brillantes) conneries auxquelles le groupe nous avait habitués. Je suppute que la présence à l'époque des Eisley dans leur entourage a pu jouer. Enfin, peu importe les raisons. Reste que "Coming home" est un véritable grand disque, le meilleur de leur carrière, et que je pensais qu'il amorcerait un virage, un changement durable dans la vie de New Found Glory. Sauf que Chad a divorcé d'avec Sherri d'Eisley, et que "Coming home" s'est tellement mal vendu que le groupe a été viré de sa maison de disques. Et nous voici avec dans les mains ce nouveau "Not without a fight", qui fait comme si "Coming home" n'avait jamais existé. Retour à la case départ, pour le meilleur comme pour le pire. Dommage, mais on s'en contentera.

RANCID "Let the dominoes fall" (Hellcat Records)
165774   J'ai toujours beaucoup aimé Rancid sans jamais en être "fan". Pour ceux qui me connaissent ça peut surprendre, étant donné ma généreuse propension à qualifier de "meilleur disque de tous les temps" la moitié de mes acquisitions... Ouais, bref, "Let the dominoes fall". Un paquet d'années d'attente pour un disque qui ressemble quand même pas mal aux autres. Ce qui est plutôt une bonne chose, en fait. Enfin. Je crois. Je ne sais plus trop, vu que je n'ai pas écouté ce disque plus de cinq fois depuis sa sortie... Doit y avoir un problème. Trop de chansons, pas de tubes évidents, et finalement un truc qui nous glisse dessus sans qu'on ait vraiment envie de s'y accrocher, même avec les versions acoustiques du disque bonus. Les types conservent cependant toute ma sympathie.

SOAP&SKIN "Lovetune for vacuum" (Pias)
3RIwRtTmey   Sans être devenu LE gros truc, Anja, la fille à la tête (et au corps, puisqu'elle est seule) de ce projet, a fait sa petite sensation dans les magazines pour trentenaires, cette année... Ce qui n'est pas une raison pour ne pas y aller moi aussi de mon petit mot à son égard. Et non, je ne vais même pas dire que c'est tout pourri. En fait, j'aime même plutôt bien. Pas trop trop non plus, mais certains titres sont putainement bons. En fait, elle est superbe quand elle est du côté sombre du spectre ("Spiracle", "The sun", "Sleep"...), et tout de suite plus chiante quand ses chansons traînent leur piano et leurs arrangements électro du côté de la joyeuseté (genre "Brother of sleep", chanson finale assez pénible). Cela dit, ça reste globalement écoutable, et jamais pompier, les titres sont plutôt courts, pas du tout boursouflés, le chant est gigantesque, ça passe. Un peu trop d'ailleurs, je veux dire, elle est censée avoir dix-sept ans, donc les producteurs ont dû bien bosser les compos... Enfin, comme d'hab en fait. Bref, pas de quoi crier au génie ou à la révolution, mais ça fait plaisir de voir un disque aussi sombre plaire au grand public... Enfin, aux magazines grand public, au moins. Ha, et son site internet est bien chelou. D'une façon tout à fait cool, je veux dire.

TEENAGE RENEGADE "Is there life after high school ?" (Kicking Records)
32442   Boum ! Paie ta baffe ! Dernier groupe en date de l'hyperactif guitariste Nasty Samy (y'a un lien vers sa page à gauche de la mienne, alors faites pas les idiots), une pure injection d'esprit teenage sincère et premier degré, de mélodies au bubblegum, d'odeur de Converses usées et de souvenirs d'après-midis lycéennes passées au fond du trou en compagnie des autres losers de la ville. Ca sample John Hughes (paix à ton âme mec, The Breakfast Club est l'un des meilleurs films de ma génération), le livret se fait passer pour un cahier de cours, ça joue à fond en souriant, ça chante (fémininement) avec un panache rare, et ça se moque pas mal de savoir ce qui se passe autour. Génial. Un seul défaut : l'album débute avec la chanson titre, "Is there life after high school ?", qui elle est même un peu plus que juste "géniale". Une espèce de chef-d'oeuvre total, radiophonique et morveuse à la fois, dont les paroles donnent VRAIMENT envie de se les tatouer. Débuter aussi haut (haut comme "chanson de l'année", à peu près) ne peut que donner l'impression d'un moins avec les morceaux suivants. Mais est-ce grave ? Non.