Quelle est la place de l'identification dans l'amour qu'on porte à une oeuvre ?
   De manière globale, bah forcément, j'en sais foutre rien. Mais dans mon cas, et un peu honteusement, je sais qu'elle tient le haut du pavé. Ce n'est bien sûr pas TOUJOURS le cas (je voue un culte à Faulkner sans avoir tout de même grand-chose à voir avec la plupart de ses personnages, et j'ai su devenir fan de Malcolm Reynolds sans jamais avoir été cowboy de l'espace), mais ouais, je vais à confesse : j'ai assez automatiquement un faible pour les histoires d'adolescents un peu losers sur les bords et au milieu. Pour tout dire, mon faible est tellement fort que j'ai accumulé au fil des années une quantité si ce n'est honorable au moins considérable de disques à l'énergie juvénile, de livres énervés et de teen movies plus ou moins avouables (bien qu'en réalité je revendique le "moins" sans problème, hein ; je suis un type d'un sacré putain de courage).
   Et parmi cette collection d'adolescences fantasmées et de souvenirs fictifs, quelque part dans les pièces les plus centrales de ce temple couvert de graffitis louant les saints noms de groupes de neo-metal morts avec le milieu des années 2000, se trouve une bande-dessinée américaine que j'ai découverte par hasard lors d'un déjà mille fois évoqué séjour à Chapel Hill. Ca s'appelle "Local", c'est écrit par Brian Wood et illustré par Ryan Kelly, ça raconte l'histoire d'une certaine Megan McKeenan, et ça bute tranquillement tout sur son passage.

   Pour revenir au sujet de mon introduction, à savoir l'importance de l'effet miroir dans l'amour que je porte aux oeuvres, je suis obligé de montrer la couverture du recueil réunissant l'intégralité de la série :

3236113295_12c43ce1f6
   Agrandissement nécessaire ? Ouais, bah mon appareil a un problème de flash et ça rend les gros plans tout dégueux, alors à moi de traduire : rien que sur l'image du haut, on a des références à Operation Ivy, MxPx et Red Hot Chili Peppers. Bon, je ne cautionne que très moyennement le dernier, mais ça fait quand même bizarre de voir les deux premiers en couverture d'un livre aussi sublime (couverture dure, reliure tissu, lettrage argenté, papier de qualité... T'es content de l'avoir, quoi) que vendu en librairies certes spécialisées mais publiques. Et puis il y a les Converses, bien entendu. La chaussure d'une niche socio-culturello-consommatrice bien spécifique et à laquelle j'appartiens depuis des années déjà (même si au fond de moi je serai toujours plus Adidas Superstar... La faute au sus-lié groupe de neo-metal, d'ailleurs). Cette couverture, si je n'avais pas de toute façon déjà connu la série, m'aurait hurlé à la gueule "JE SUIS LA POUR TOI !" à mon passage devant le présentoir.

   Le dessin, noir et blanc, et assez particulier, avec un style de visage que vous allez apprendre à reconnaître entre mille au bout de deux pages, et regorge de détails dans chaque case. Aucun paysage, aucun lieu n'est vide, et partout grouille des restes de vie et des cadeaux faits à ceux qui vont décider d'entrer dans ce livre au lieu de simplement le lire.
   Megan, l'héroïne, est une ado américaine ordinairement paumée, toujours coincée entre un petit copain crétino-camé, une famille qui ne la comprend pas et un avenir un peu plus nuageux à chaque jour d'incertitude qui passe. Au fil des 12 numéros de "Local", les deux auteurs vont nous ramener vers Megan à chaque fois d'une façon différente. Les chapitres se lisent en effet séparément (et non indépendamment), et ont toujours un début et une fin. Le seul lien entre eux est bien souvent Megan, et Megan seule. En 2007, lorsque "Local" était publié, un mois s'écoulait entre chaque numéro pour le lecteur. Pour Megan, un an passait, et la jeune lycéenne mal dégrossie des débuts est vite devenue une jeune adulte, puis une adulte tout court. Devant nos yeux. Avec moi, dans mon cas. Au bon moment au bon endroit, Megan a assisté à mon passage à "l'âge adulte", si tant est que ce terme désigne quelque chose qui existe...
   A chaque chapitre un an, et à chaque chapitre un lieu, d'où le nom de la série. Ce lieu est quasi-unique à chaque fois, servant de scène de théâtre à l'ensemble du chapitre. Un parking de pharmacie sous la pluie de l'Oregon dans le premier chapitre, une boutique de disques du Minnesota dans le deuxième (avec à la clé une autre série de name-dropping musical) et ainsi de suite... Enfin, "ainsi de suite" pas longtemps. Parce que si l'écoulement d'un an entre chaque chapitre reste à peu près respecté, les autres volontés initiales des auteurs sont vite balayées sur le côté afin de donner plus de liberté à une histoire probablement plus profonde et ambitieuse que ce qu'ils avaient initialement prévu. Très vite le titre du comics ne se justifie plus, les chapitres se passant sur la route ou à cheval sur plusieurs lieux, et l'envie de départ de ne pas avoir Megan pour seul personnage principal mais de passer régulièrement le relais ne prend réellement forme que dans quatre chapitres sur douze (chapitres desquels Megan n'est d'ailleurs pas du tout absente).

   Lorsque l'on lit les notes de fin de chapitre, dans lesquels les auteurs nous parlent en temps réel de leur histoire et des intentions derrière, il est aisé de refaire le parcours créatif qu'ils ont tracé : ce qui devait être un petit projet indépendant à la narration expérimentale s'est avéré, dès le premier chapitre, contenir en lui une force et un propos qui dépasait ce cadre, et qui nécessitait de se mettre à son service et d'oublier les volontés premières pour ne plus que suivre Megan sur la route cahotique des douze années racontées ici. Le personnage devient plus important que les artistes, et le sentiment de réalité qui s'échappe de ces pages est tel qu'il me semble encore aujourd'hui avoir en fait lu le journal intime et les carnets de souvenirs de cette fille dont, bien entendu, je suis rapidement et durablement tombé amoureux. Le côté fictif ne m'a jamais gêné chez une fille...

   Il est très difficile de résumer l'histoire même de "Local", puisque les épisodes ne se suivent pas vraiment et sont à chaque fois une histoire entière. Ou plutôt une scène, l'instantané d'une période de la vie de Megan, tantôt lycéenne en fugue, tantôt vendeuse de disques, tantôt colocataire d'une infirmière maniaque, tantôt employée de bureau. L'histoire c'est elle, même dans ce chapitre parlant d'un groupe de rock fictif ou dans celui où elle assiste aux retrouvailles sanglantes de deux frères trempant dans des combines mafieuses. Plus que n'importe quelle autre que j'ai pu lire, cette bd est d'un réalisme, d'une sincérité qui pousse l'intégrisme jusqu'à la maladresse volontaire. Megan n'est pas parfaite, elle est même parfois énervante, une sacrée connasse, et pourtant, bordel, oui, c'est ELLE, c'est cette fille que vous avez connue au collège et perdue de vue, mais qui vous fait toujours un effet bizarre quand vous la recroisez dans les rues de votre ville. Ou bien, en fait, Megan, bah c'est vous.
   Ses questionnements et ses errances ressemblent tellement aux miens... Lorsque je suivais le début de la série numéro par numéro ou que j'ai enfin pu avoir la deuxième moitié via le recueil, j'ai eu l'impression de faire la route avec elle, d'être celui avec qui elle discutait le soir avant de rejoindre sa chambre de motel merdique. Ici j'étais le réceptionniste, là-bas un mec qui l'a prise en stop, encore plus loin un simple passant se retournant au passage de cette punkette au sac à dos plus gros qu'elle, et toujours plus loin, peut-être, un coup d'une nuit. Je venais d'arrêter mes études en plein milieu d'une année, de partir à l'étranger sans raison, de me lier avec la fille à laquelle je dédiais tous mes brouillons de poèmes depuis des années, et je venais globalement de comprendre que la fin d'un chapitre arrivait pour moi, et que bientôt "ma ville" ne serait plus cela, mais simplement mon passé. Megan, ses goûts musicaux irréprochables (mouais, bon, si on oublie les Red Hot...), sa beauté post-teenage, son sac à dos, son courage, sa solitude, son héroïsme discret et ses chaussures usées... Bordel, elle a été mon modèle, mon héroïne.
   Il y a quelques années j'ai écrit un roman/fanzine du nom de Terrortriste. Son héroïne, Sarah, et la manière dont elle gère sa vie durant les derniers épisodes, doit beaucoup à miss McKeenan. Lorsque les deux filles se sont rencontrées pour la première fois, j'ai été choqué de leur ressemblance.

   Aujourd'hui et depuis je crois un an "Local" est terminé, et Megan, au bout de douze ans de voyage, a trouvé quelque chose qui vaut la peine de rester quelque part. Elle a trouvé des réponses, et son sourire dans l'image finale est exactement ce qu'elle méritait. Une fin merdique m'aurait tué. Megan est heureuse. Et elle me manque douloureusement. Mais qui sait ? La route est longue, et si je continue à marcher, peut-être la recroiserai-je un jour ? Je me demande ce que nous serons alors... Des gens bien, j'espère.


MeganMcKennanKelly   Donc, revenons à mon sujet de thèse, mes soeurs et mes frères : ai-je aimé Megan et son histoire parce qu'elle me renvoyait à la mienne ? Oui. Cela revient-il à dire que je m'aime tellement que je me cherche partout tout le temps ? J'espère que non. En fait, plus que simplement du narcissisme, je crois que ce qui nous attire dans des oeuvres parlant "de nous", c'est la recherche de réponses. L'art, dans toutes ses formes, a je crois un pouvoir que toutes les psychanalyses et les études sociologiques du monde n'ont pas. Ce pouvoir, c'est celui de pouvoir toucher intimement des gens individuels tout en s'adressant potentiellement à tous. Avec un disque ou un livre, chacun dispose de son propre arsenal de sensibilités, de souvenirs, d'expériences personnelles desquelles rapprocher l'oeuvre, la transformer et se laisser transformer par elle. On peut échanger avec un bon disque ou un bon livre, et en faire un matériau supplémentaire à ajouter à la construction de ce refuge qu'on se construit jour après jour pour se mettre à l'abri d'un quotidien bien souvent merdiquement chiant. C'est ce qui m'est arrivé avec "Local". Peut-être que ouais, ça me ressemblait, mais peut-être aussi qu'à la fin de la lecture, je ressemblais plus à Megan que le contraire, vous voyez ce que je veux dire ? Et peut-être aussi qu'en fait, c'est pas important du tout. Peut-être que ce qui l'est, c'est de trouver dans des pages ou des chansons des mots et des images à poser par dessus des choses que jusqu'ici nous n'arrivions pas à nommer, et donc à comprendre.
   "Local" est une oeuvre de fiction qui comprend ma réalité. Je ne crois pas avoir plus besoin de justifier l'amour que je porte à cette histoire. Je ne suis pas le seul à l'aimer, d'ailleurs.


   Je profite de l'occasion que je me donne à moi-même pour parler, plus brièvement, de deux autres séries écrites par le même scénariste génial, Brian Wood.

   La première s'appelle "Demo", et est illustrée par Becky Cloonan, qui change de style à chaque chapitre. Ici aussi les épisodes sont indépendants, et se passent cette fois même de personnage récurrent. Ce n'est d'ailleurs pas la seule ressemblance avec "Local", puisque de la même façon, les intentions initiales de la narration ont fini par disparaître pour accorder plus de liberté aux scènes et aux personnages racontés.

demo_cover   Au départ, "Demo" devait nous faire approcher des espèces de super-héros réalistes et malchanceux, souvent des adolescents dotés d'un pouvoir virant à la malédiction rendant leur vie encore plus douloureuse qu'à l'ordinaire. Une jeune fille est télékinésique et fugue avec son copain pour échapper à des parents cherchant à l'enfermer dans une camisole médicamenteuse, une autre peut tuer par simple mot et décide donc de ne plus jamais parler, quoiqu'il arrive, un type se sert de sa force herculéenne pour aider des amis qu'il ne supporte plus à faire un casse qu'il ne cautionne même pas, et ainsi de suite. Par contre, direct, oubliez toute référence possible aux X-Men et compagnie, ici ça parle teenage angst et solitude dans la campagne américaine, pas combat contre des monstres et boules de feu. Et puis d'ailleurs, à partir de la moitié de la série environ (série elle aussi regroupée dans un recueil intégral, publié chez Vertigo) l'histoire des super-pouvoirs est progressivement oubliée, et les derniers chapitres n'ont plus rien de surnaturels, même s'ils ont toujours quelque chose d'envoûtant... L'un des tout derniers, sur ce trio de losers volontaires respectant tant bien que mal un pacte de non-conformisme signé au collège, m'a particulièrement fait chialer.
   C'est du grand, sans problème, et ça a sa place chez vous. Je vous envie même la découverte. Paraîtrait qu'une "deuxième saison" est en préparation dans les ateliers de Brian Wood et Becky Cloonan (qui bosse en ce moment sur un comics Buffy !). J'ai hâte.

      La deuxième oeuvre supplémentaire réunit quant à elle la dream team Local, Wood et Kelly, pour un résultat forcément encore plus proche de Megan... Cette fois ça s'intitule "The New York Four", et c'est édité chez Minx, dans un format assez inhabituel. Il ne s'est jamais agi d'une série, et tout à été publié d'un coup, pour un total de quelques cent-cinquante pages.

IMG_0001   L'histoire est celle de quatre étudiantes en première année de fac, et oscille entre panique face à l'âge adulte, nostalgie, amitié, amour naissant et saison hivernale. Riley, la véritable héroïne, n'a pas tout à fait le charisme de Megan, mais s'en rapproche au fil des pages, avec certes un courage moins éclatant et des cheveux plus clairs. Ses trois amies (et collocataires à la fin de l'histoire) font ici figure de personnages secondaires, mais des indices laissés dans les coins des cases ou les détours de l'intrigue laissent penser que chacune mériterait sa saison à New York en tant que personnage principal... D'ailleurs, un deuxième volume est prévu, et j'ai envie de croire que mon pressentiment va s'y trouver justifier. On verra le moment venu, mais je suis prêt à parier (un peu de) mon salaire là-dessus.

   Contraint et forcé, je signale également que Brian Wood est le scénariste de DMZ, un comics d'action dystopique qui a un succès commercial suffisant pour l'avoir fait traduire en France. J'ai tenté, je n'ai pas aimé. A vous de voir.
   Bon, bah une bonne chose de faite : prouver que je n'aimais pas QUE les bds avec du sang et des gros seins (ce tag m'a d'ailleurs ramené une bonne trentaine de visiteurs, sans rire). Et puis peut-être vous donner envie de rencontrer Megan. Juré vous allez l'aimer.