Nuit agitée à l'hôtel, avec un savant mix de lits à déplacer d'étage en étage et de tapage nocturne du voisinage, mais comme "nuit agitée à l'hôtel" ça veut dire "une dizaine d'heures à ne rien faire", me voici prêt sur le champ de guerre littéraire, armé pour livrer une bataille supplémentaire devant vos yeux subjugués.

   J'aime beaucoup The Office. Non, c'est faux, j'aime The Office, tout court. Paradoxalement, en français de 2009, "j'aime" signifie plus que j"aime beaucoup". Bref.
   Et tout ce truc du "j'aime beaucoup non c'est faux j'aime" était une introduction tout à fait cliché et je m'en excuse. Mais ne la retire pas, ce qui nous priverait du plaisir de ce troisième paragraphe, tout de même meilleur.
   Pour ceux qui ne connaissent pas, The Office est une série américaine tirée d'une série anglaise et racontant à la manière d'un documentaire (c'est à dire avec des caméras diégétiquement gérées face auxquelles les personnages parlent très fréquemment ; et oui, "diégétiquement gérées" c'est très drôle à écrire, surtout deux fois) le quotidien de la branche Dunder Mifflin de Scranton, en Pennsylvanie. Dunder Mifflin est une compagnie de vente de papier pour imprimantes. Donc, le quotidien de la boîte est, comme vous pouvez le deviner, destiné à être d'une trépidance rare...

MichaelScott   Sauf qu'il s'agit d'une série télé et non d'un réel documentaire, et que donc les employés de Dunder Mifflin Scranton sont au pire loufoques, au mieux complètement tarés, à l'image de Michael Scott, le patron local aussi mégalo qu'innefficace.
   Bon, je ne vais pas vous infliger une liste sans fins de noms encore inconnus, mais en vrac on a une comptable conservatrice aux penchants tradi-extrémistes, un autre comptable à la limite de l'attardé mental, un vendeur à la beaufitude plus consternante d'épisode en épisode, et globalement autant de curiosités humaines que de personnages dans la série.
   Allez, si, un autre nom à retenir pour ceux qui ne connaissent pas encore la série : Dwight Schrute. Une fois sa route croisée, votre vie ne sera plus jamais la même...

   Bon, vous avez compris le truc, c'est une série comique. Ca repose énormement sur les personnages, les dialogues... Non, même pas les dialogues mais carrément les répliques elles-mêmes. Comme écrit plus haut, les monologues face caméra sont fréquents, et les phrases cultes présentes dans à peu près chaque épisode. Les situations sont assez souvent à la limite du surréaliste, et le contexte "travail de bureau" offre un vernis assez unique dans la création comique cinémato-télégraphique.
   En moyenne, deux crises de rire par épisode et une poignée de rires contrôlés en plus.

   "Ouais, d'accord, tout ça c'est bel et bon", dites-vous mes frères et soeurs. "Mais l'heure est aux ténèbres, à la Crise et aux prophéties incas, alors s'amuser, c'est bon, quoi, hein". Oui, j'entends bien, et je joins ma supplique aux vôtres. Mais The Office est une oeuvre, une vraie, j'en veux pour preuve irréfutable sa présence sur mon blog. Alors, forcément, bah y'a pas que les rires.
   Mais le coup de maître, c'est qu'il n'y a PRESQUE que les rires, et qu'ils sont bien plus présents que dans n'importe quelle autre série comique que j'ai pu regarder. La plupart du temps, les "intrigues" (...) des épisodes ressemblent à "Michael décide de faire une journée de lutte contre la dépression au bureau", ou "C'est l'anniversaire de Michael et personne ne le lui souhaite", ou encore "Michael a la subite envie d'organiser une journée à la plage pour ses employés"... Et à partir de là, ce n'est qu'une suite de scènes et de punchlines autour du thème initial. Vraiment, s'il fallait en parler en une phrase, je me contenterais de dire "Une série vraiment hilarante sur la vie des employés d'une entreprise de vente de papier". Mais j'ai ici le droit à autant de phrases que je veux, et j'ai bien l'intention d'utiliser tous mes droits avant de mourir. Alors allons-y pour les petits trucs qui font que The Office n'est pas qu'une "série vraiment hilarante sur la vie des employés d'une entreprise de vente de papier".

jimandpambaby   En fait, je dis "les petits trucs" mais il n'y en a que deux, qui n'en forment finalement qu'un. Deux personnages, Jim et Pam, que vous pouvez appeler "The Jam" si vous êtes d'humeur badine.
   Le premier est vendeur, la seconde standardiste, et les deux sont 1) à peu près normaux, 2) totalement crédibles (ce qui n'est quand même pas exactement le cas ou l'objectif de tous les personnages), et 3) tout à fait conscients de la merde intersidérale dans laquelle ils se trouvent.
   Ne faisons pas durer un suspense aussi mince que les chances pour Lindsay Lohan de porter une culotte à l'heure où j'écris ces mots : Jim et Pam sont secrètement amoureux l'un de l'autre, se manquent de peu pendant les trois premières saisons, et finissent enfin à y arriver à partir de la quatrième. Et oui j'aurais dû mettre une alerte spoiler mais tant pis. Leur histoire est crédible, solide, et j'ai tout à fait véridiquement volé des astuces de drague à Jim. Mais là n'est pas le seul intérêt du Jam.
   Dans la plupart des séries et des films dont le comique se base sur une galerie de personnages tarés, maladroits ou simplement stupides, on trouve toujours une figure centrale "héroïque", un reflet bonifié offert au spectateur pour qu'il s'y identifie comme un fou. En général, même si ce personnage est lui aussi doté d'une certaine folie/maladresse/stupidité, les réalisateurs se souviennent que le spectateur veut être ce personnage central, et ils finissent toujours par une scène avec une musique à base de violons et des gros plans sur des visages en pleine réflexion, et le personnage-miroir se dévoile en fait ne pas être si fou/maladroit/stupide, et fini par faire LE BON CHOIX, celui qui fera de lui un héros-miroir (déformant, donc). En général, il devient un médecin très compétent malgré sa loufoquerie. Et le spectateur est content et comprend que la vie, en plus d'être hilarante comme un rire enregistré, fini toujours bien.
   Mais Jim et Pam ne deviennent jamais médecins. Ils ont des boulots d'un ennui total, s'en rendent tout à fait compte, et se rendent tout aussi tout à fait compte (oui, cette phrase gerbante est volontaire, bien que j'en ai déjà oublié la raison) qu'ils ne s'en sortiront probablement pas. Ils n'ont que l'un l'autre comme soutien au quotidien, et se tapent une dépression dès qu'il s'agit de penser à leur avenir ou même leur présent. Ils  passent leur temps à organiser des blagues pour se foutre de la gueule de Dwight et oublier qu'ils s'emmerdent, n'ont rien d'héroïque, et le décalage de leur réalisme par rapport aux excentricités en tous genres qui les entourent tend même à amoindrir encore les quelques élans épiques de leurs attitudes.
   Jim et Pam, ce sont nos pires avenirs possibles : ceux que l'on devine proches, plausibles, déjà là. Ceux dans lesquels aucun de nos efforts pour devenir peintre/écrivain/musicien/astronaute n'ont payé, et où l'on n'est jamais arrivé à "devenir autre chose", à briser le moule. Jim et Pam, ce sont nous, sans héroïsme ni BON CHOIX final.

   Et puis aussi, pour faire le malin façon "attardons-nous sur la technique" : la narration via cette ficelle du "documentaire" fait éviter aux réalisateurs de tomber dans les pièges de la sur-émotion. Il n'y a jamais de musique non-diégétique (yes ! Troisième fois !), les cadrages sont toujours un peu lointain ou maladroits lors des scènes supposées intimes, et l'écriture des dialogues "sérieux" vise clairement au réalisme. La scène de l'aveu amoureux de Jim à Pam (dernier épisode de la saison 2) peut tirer la larme aux plus sensibles (j'en suis). Les scènes non-comiques sont tellement rares (dans les quatre saisons que j'ai vues, je suis à peu près sûr de pouvoir les compter sur mes doigts) qu'elles arrivent sans qu'on puisse jamais les prévoir, et qu'elles repartent avant qu'on les ait digérées. Elles sont presque pudiques, comme si les réalisateurs et les scénaristes (dont une tonne sont également acteurs dans la série) voulaient à tout prix éviter de donner dans le sentimentalisme. La prudence gagne, et leur émotion rare est bien plus touchante que la majorité des oeuvres dites "dramatiques" qu'on peut voir se bousculer au portillon des pleureuses (oui oui, je sais, j'ai dit que j'en étais une quelques lignes plus haut, mais arrêtez de m'interrompre, c'est un cours magistral).

DwightSchrute_2   Et il y a un autre truc, aussi... L'ambiance de boulot, en fait, c'est pas mal. Vous avez déjà fait partie d'une bande de collègues ? Avec des combines pour voler du matériel de bureau, des clans, des fichiers bizarres trouvés sur l'ordi, des ragots et des médisances ? Moi oui. Et assez bizarrement, presque honteusement, je crois que je pense que le contexte de travail, à condition de se dérouler en compagnie de gens un peu intéressants et socialement accessibles (du même âge, en gros), et l'un des contextes les plus propices à des putain de bonnes relations. Sérieusement, depuis la fin de vos études, vous êtes avec vos collègues pendant plus de temps dans la semaine qu'avec votre famille ou vos amis, ils vous voient bosser, votre activité influe sur la leur et vice-versa. Ils vous estiment ou vous détestent, d'abord professionnellement et ensuite humainement, et vous faites de même. Parfois, vous allez boire un verre après le boulot. Vous discutez. D'abord du travail, et puis ensuite d'autres trucs. Et tout ça, bah avec les bonnes personnes, ça devient ce qu'on appelle trivialement des "relations". Et c'est quelque chose de plutôt bien, en fait.
   Bon j'ai aussi bossé à la Poste, et y'avait que des cas sociaux qui me forçaient à bosser avec un discman (ouais, c'était y'a quelques années et j'étais trop pauvre pour un lecteur mp3). D'accord. Mais n'empêche.
   Voilà. Conclusion, Jim et Pam sont les collègues que j'aimerais avoir, Dwight le collègue que j'aimerais aimer ne pas avoir, et The Office la meilleure série télé actuellement diffusée (et trouvable en dvds sans trop de soucis).
   Ha ! Et comme tout n'est pas Crise et ténèbres, quelques citations choisies... Bof, non, en fait, y'en a trop et elles sont trop dépendantes des regards lancés à la caméra par les personnages. Cherchez-les vous-mêmes !

   Moi je retourne lire le dernier "Gala" dans le salon de l'hôtel en attendant que les derniers clients reviennent de leur virée nocturne. Tiens, d'ailleurs, l'un d'eux, un Américain, m'a demandé en début de soirée : "How can we go to St-Tropez for the night?". Je rappelle que je bosse à Paris.

P.S. : ça n'a que très peu d'intérêt, mais pour les besoins d'une pochette de mix-cd (oui, c'est bien du TIENS dont je parle) j'ai fait la recherche "boring summer", et je suis tombé sur cette page qui m'a plutôt bien plu. J'ai également fait la recherche "bored teenagers", et je ne suis tombé sur aucune photo "nasty teenage sex barely 18 OMG!!!". Notre race est donc peut-être encore sauvable.