Mon année de troisième reste, dix ans après, l'une des années de ma vie que j'ai préférées. Son troisième trimestre, notamment, a été grandiose, et s'est cristalisé dans ma tête en clichés un peu sépia représentant, au hasard, une bande d'ados à l'entrée des égouts de la ville, un premier baiser reçu dans une grange en ruine, des cours séchés pour traîner dans le parc de la mairie, ce genre de conneries. Fin 98, début 99. "Follow the leader" de KoRn, le discman caché dans le sac en cours de français, "Americana" de The Offspring, "The Faculty", "Scream". C'était ça, pour moi. Je sais que ce n'était pas ça tout court, surtout pas en France, mais ouais, pour moi c'était ça.
   Dans ma suscitée classe se trouvait une fille appelée Marie. Déléguée de classe, populaire, agréable, pourvue de l'une des plus admirables paires de seins du collège. Tous les mecs de la classe (moi y compris, bien entendu) étaient amoureux d'elle. Le soir du dernier jour de cours de l'année elle a organisé une soirée dans son jardin. Ma première soirée. Ouais, j'étais tardif.

angela      A l'époque, Marie regardait une série dont je me foutais assez éperdument. Ca s'appelait "Angela, 15 ans", et elle nous bassinait régulièrement avec Jordan Catalano, beau gosse officiel de la série dont elle était elle-même tombée amoureuse. Par curiosité (plus envers Marie qu'envers la série elle-même), je m'étais forcé à mater un épisode, un soir après les cours, juste avant que mes parents ne rentrent à la maison. J'avais trouvé ça chiant et j'avais lâché l'affaire. A l'époque, ma série préférée, c'était "Hartley coeurs à vif". Je vous laisse juges de mes goûts de collégien.

   Six ou sept ans plus tard. Je suis amoureux d'une nouvelle fille, qui ne s'appelle plus Marie. On parle souvent culture teenage, on échange des titres de films, des albums de pop-punk et des souvenirs sépiassés au sujet de notre ville commune. On a les mêmes goûts, les mêmes obsessions. Au détour d'une phrase, elle me parle d' "Angela, 15 ans", me disant qu'elle adorait cette série. Je me souviens de Marie, et réponds que moi aussi j'adorais. La chance m'aimant, elle ne teste pas mes connaissances sur le sujet.
   Le mois dernier. Avec dix ans de retard sur Marie, trois sur ma co-villière et quinze sur la création de la série, je vois enfin "Angela, 15 ans", aussi appelé "My so-called life", titre qui a quand même bien plus la classe.

   Résultat : bah c'est bien. Mais c'est une série de filles. Mais c'est bien.
   Ici et là j'avais lu à son sujet que c'était la série télé la plus réaliste jamais réalisée au sujet des adolescents. Peut-être. Angela, l'héroïne, est certes super mignonne, du genre à motiver l'écriture de chansons en son nom (cf les titres "My so-called life" et "Ben Lee" des Ataris), mais elle est souvent pataude, lourde, obsessive et complètement égoïste. C'est bien une ado, quoi. Jordan Catalano, son crush déjà cité, est le bon gros bad boy romantique du lycée. Il a une voiture rouge, il fume, il joue de la guitare dans un groupe de rock qui reprend les Ramones, et il est complètement con, pour de vrai. Bref, oui, c'est bien le même type que celui que vous aviez dans votre classe de seconde, celui qui se tapait toutes les filles grâce à son blouson à neuf cents francs pendant que vous vous branliez le soir en espérant qu'il ait un accident de scooter.
   Ce réalisme est quasi-constant le long des dix-neuf épisodes de la série (qui a été arrêtée faute d'audiences satisfaisantes), et ce qui est admirable, c'est qu'il est traité de manière presque neutre : oui Angela est une gamine relou, Jordan un crétin qui ne mérite pas sa beauté, Rayanne, la meilleure amie d'Angela, une white trash dont l'avenir sent le premier gosse à dix-neuf ans, Brian, le voisin/pote d'enfance/amoureux secret est un éternel perdant, et ainsi de suite, mais ça, je le vois parce que j'ai ving-cinq ans, un peu de recul et quelques autres trucs du même goût douteux. Marie, elle, ne devait voir qu'un reflet à peine déformé de sa réalité. Jamais les créateurs de la série ne jouent la connivence, le clin d'oeil. Tout est traité au premier degré, sans moquerie, sans recul. Certes, il y a les parents d'Angela, personnages très présents dans la série (trop, même, mais j'y reviendrai), pour disséquer l'adolescence des personnages principaux, mais ils le font sans en atténuer l'importance, sans en faire simplement "un truc de gosses". Le spectateur adolescent, cible initiale de la série, ne se sentait à mon avis jamais montré du doigt, jamais accusé. Simplement compris et réconforté par la présence de semblables dans son écran de télévision. Angela, en voix off, lui commentait sa vie, à elle et donc à lui. Lui écrivait des notes permettant d'enfin mettre des mots sur les douleurs de son quotidien.

my_so_called_life   Après, point trop de dithyrambes ne faut : j'ai certes enchaîné les épisodes avec appétit, j'ai trouvé brillante l'écriture de certaines scènes (principalement celles mettant en relation des personnages ordinairement opposés), et j'ai même eu un peu mal aux paupières en voyant arriver le dernier épisode, mais "My so-called life" ne m'a quand même pas envoyé au tapis, ni paru complètement mériter son statut d'oeuvre-culte. Je suis d'accord pour dire qu'en 1995 ça rockait sa race, et ça a en effet dû être la meilleure série sur les adolescents de son époque. Mais en 2009 Buffy est passée par là pour régler une bonne fois pour toute le sujet de la "série sur les adolescents", et des dizaines d'autres séries de tous poils sont également apparues, avec pour effet collatéral de mettre en lumière les faiblesses de leurs prédécesseurs, dont fait bien sûr partie la so-called life d'Angela 15 ans.
   Une réalisation qui fait tout pour rester dans l'ordinaire, et qui y arrive très bien. Quelques acteurs agaçants (heureusement pas Claire Danes, alias Angela, ni aucun des personnages principaux ; plutôt la mère d'Angela, qui est campée par une comédienne à l'américanitée caricaturale, et dont le jeu d'actrice a tendance à toujours nous rappeler que non, quand même, c'est pas la réalité mais bien une série télé). En parlant des parents, leurs histoires ont presque autant de temps d'écran que celles des lycéens, tout en étant bien moins impliquantes. Autre faiblesse, un manque évident d'enjeux dramatiques (le seul fil rouge de la série étant la relation Angela-Jordan). Une portée légèrement trop américaine (profs trop sympas, parents trop compréhensifs, société trop fans de ses adolescents, même si elle n'arrive pas pour autant à les comprendre, blablabla...) Et puis, lieu commun ici justifié : la série a pour faiblesse sa force. Et sa force, c'est le réalisme de son sujet : la psyché des adolescents occidentaux modernes. Qui est ici traitée sans artifices, sans vampires, sans métaphores, sans rien du tout (sauf dans l'épisode de Noël et dans celui d'Halloween, qui sont d'ailleurs les moins bons de la série). C'est bien. Mais ça nous rappelle que la psyché des adolescents occidentaux modernes, si on n'y ajoute pas quelque chose, une critique, une portée dramatique ou philosophique, QUELQUE CHOSE, bah c'est parfois un peu chiant. Et ça me fait dire que dix-neuf épisodes, c'est une bonne durée pour ce que cette histoire avait à nous dire.

   La série est sortie en intégralité dans un coffret dvd plutôt joli, accompagné d'un livret relativement inutile. A acheter ? Si vous vous appelez Marie, ou tout comme, oui, bien entendu. Si vous venez d'entrer au lycée, oui, aussi. Sinon... Je ne sais pas. Je dirais bien "à télécharger", mais c'est illégal, donc mal.
   Ho allez, Claire Danes, quoi. Les rangées de casiers dans les couloirs. Les engueulades avec les parents. Les grosses chemises mal portées. La pop des années quatre-vingt-dix. Ouais. Quand même.